À bien des
égards, le peuple juif se singularise des autres peuples du monde. Après
environ douze siècles de présence dans leur propre pays, pendant lesquels ils
élaborèrent un monothéisme et une éthique universelle qui devaient plus tard
servir de fondement au christianisme et à l'islam (les tombes que la tradition
attribue aux Patriarches, à Hébron, sont également vénérées par les Juifs et
par les musulmans), les Juifs furent dispersés à travers le monde.
En dépit de
cette dispersion, connue sous le nom de Diaspora, ils parvinrent cependant à
préserver partout leur identité. Beaucoup d'entre eux se distinguèrent par leur
science et leur culture. Ils furent persécutés un peu partout, mais, dès que
les mesures anti-juives leur laissaient quelque répit, par exemple pendant
«l'âge d'or» en Espagne, après leur émancipation ou lorsque les «Lumières»
imprégnèrent les sociétés européennes des XVIIIe et XIXe siècles,
leur contribution à l'œuvre civilisatrice fut exemplaire. Dans toute
la Diaspora, ils parvinrent à conserver des liens affectifs et religieux avec
la Terre sainte et, à la fin du XIXe siècle, à mettre en
place une politique de retour en Palestine. En dépit de l'extermination de près
de six millions d'entre eux par les nazis au cours de la Seconde Guerre
mondiale —
soit 40 % des Juifs d'Europe —, ils ont pu réaliser, en 1948, leur
rêve, vieux de deux millénaires, de recréer l'État d'Israël.
Le mot «Juif»
vient, à travers le grec Ioudaios et le latin Judaeus, de
l'hébreu Yehudi, qui désignait à l'origine les membres de la tribu de
Juda, puis, à la fin de la période biblique, tous les Juifs (Esther
2 : 5). Au début de la période biblique, les ancêtres des Juifs
étaient appelés les «enfants d'Israël», Israël étant le nom qui fut donné à
Jacob après sa rencontre avec l'ange (Genèse 32: 29). Lorsqu'ils rencontraient
des étrangers, les Juifs se désignaient sous le nom d'Ivrim ([peuple
venu] d'au-delà [du fleuve]); Ivrim donna en latin Hebraeus, et
en vieux français Ébreu ou Hébreu. Le terme «Israélite» qui, dès
le XIXe siècle, fut synonyme de «Juif», dérive de
l'expression «enfants d'Israël».
Bien que, par
les vicissitudes de leur histoire, les Juifs aient été dispersés partout dans
le monde, ils conservèrent toujours le sentiment de constituer une nation, ou
plus exactement un peuple — am Yehudi (peuple juif) ou am
Yisraël (peuple d'Israël) —, et la conviction, perdurant au cours des
siècles, d'être le peuple élu les conforta à travers les aléas de leur longue
histoire.
La seule définition généralement acceptée de l'appartenance au peuple juif est
celle qui se fonde sur la Halakhah, le code traditionnel de la religion
juive, selon lequel est juive toute personne née d'une mère juive ou convertie
au judaïsme.
En 1996,
le nombre des Juifs dans le monde était approximativement de 14,7 millions
(mais il faut tenir compte de l'inexactitude des statistiques dans de nombreux
pays), dont 4,77 millions en Israël (33 % de la population juive
mondiale). Dans la plupart des pays de la Diaspora, les communautés juives se
caractérisaient par un faible taux de natalité et une population plutôt âgée;
un taux élevé de mariages mixtes ayant pour conséquence un déficit dans le
nombre des enfants reconnus comme juifs, et un taux élevé d'assimilation. En
revanche, chez les Juifs d'Israël, le taux de natalité demeure relativement
élevé, la population relativement jeune, il n'y a pratiquement pas de mariages mixtes
et la balance des migrations reste positive.
En 1996,
6,2 millions de Juifs vivaient en Amérique (principalement aux États-Unis,
dont la communauté représente à elle seule 43,5 % du total mondial, en
Argentine et au Canada); 4,9 millions en Asie (principalement en Israël,
mais aussi dans d'anciennes républiques soviétiques), et 1,7 million
environ en Europe de l'Ouest, la communauté juive française comptant environ
646 000
membres.
Les récits plus ou moins légendaires du livre biblique de la Genèse sont les
seules sources directes dont nous disposons pour établir l'origine des Hébreux
et la vie de leurs premiers ancêtres, que l'on désigne sous le nom de
Patriarches: Abraham, Isaac et Jacob. Les récits, dans leur ensemble,
présentent un tableau authentique de la vie dans le Croissant fertile pendant
la première moitié du deuxième millénaire avant J.-C., au moment où des
populations sémitiques occidentales entrent dans l'arène de l'histoire. Il
semble également qu'il y ait eu quelque relation entre les premiers Hébreux et
ces groupes sociaux et militaires que des documents du Moyen-Orient désignent
sous le nom de Habiru ou Apiru. Quoi qu'il en soit, selon la
tradition biblique, les Hébreux sont originaires de Mésopotamie, et leur langue
ancestrale est l'araméen. Ils constituent un clan semi-nomade, vivent sous la
tente, la plupart du temps à proximité des villes cananéennes, élèvent des
moutons, des chèvres et du bétail et pratiquent l'agriculture saisonnière. Le
peuple des Patriarches adopta la langue des Cananéens, l'hébreu, que la Bible
appelle «la langue de Canaan» (Isaïe 19 : 18) ou yehudit
(juif). Ce qui les distinguait essentiellement, ainsi que leurs descendants,
des Cananéens, était la conviction que leur Dieu (invoqué sous le très saint
nom de Yahvé, qui fut ultérieurement remplacé par Adonaï, le Seigneur) leur
avait prescrit des commandements religieux, éthiques et rituels, au premier
rang desquels figurait l'interdiction d'adorer d'autres dieux.
Selon
la Bible, le peuple hébreu se constitua dans la région de Goshen, en Égypte. Il
n'existe aucun autre document attestant la présence des «enfants d'Israël» dans
ce pays. Cependant, le récit biblique de l'ascension sociale de Joseph, cet
esclave devenu vice-roi, bien qu'il puisse inclure une modeste part de légende,
accrédite, dans une large mesure, la thèse selon laquelle les Juifs de l'époque
post-patriarcale vécurent et furent réduits en esclavage en Égypte. Le récit de
l'Exode est rendu plausible par un papyrus égyptien attestant que des esclaves
juifs de Goshen parvenaient parfois à prendre la fuite et à gagner le désert du
Sinaï.
Débarrassé des
fioritures de la légende, telles que les sept plaies d'Égypte, la traversée de
la mer Rouge et la remise des deux «Tables de la Loi» par Dieu à Moïse sur le
mont Sinaï, l'historicité de l'Exode est attestée par la marque que cet épisode
a laissée dans la conscience des Hébreux et des Juifs. L'Exode est devenu la
pierre angulaire de l'histoire du peuple juif, de sa religion et de sa nation.
La Pâque juive commémore cet événement; d'autres fêtes s'y réfèrent ainsi que
plusieurs préceptes de la Bible. Quant aux Dix Commandements, dont la
révélation sur le mont Sinaï constitue le plus grand moment du récit de
l'Exode, ils sont devenus le fondement du judaïsme, puis du christianisme et
d'une grande partie de la tradition islamique.
Le
personnage central de l'Exode (au XIIIe siècle av. J.-C.,
environ) et de l'errance dans le désert est Moïse, dont la biographie, telle
qu'elle nous est livrée par la Bible, se lit comme une épopée. Dans la
conscience des Hébreux puis des Juifs de tous les temps, Moïse est le grand
libérateur, le chef, le législateur, l'homme de Dieu et le «père des
prophètes». Bien qu'aucune source extérieure à la Bible n'établisse qu'un tel
homme ait réellement existé, l'histoire ultérieure d'Israël ne peut pas être
conçue si l'on fait abstraction de Moïse, si bien que son existence doit être considérée
comme un fait historique.
Moïse mourut à
l'est du Jourdain. C'est son disciple Josué qui fit traverser le Jourdain aux
Israélites, conquit Jéricho et la plus grande partie de Canaan, à l'ouest du
Jourdain. Des recherches récentes ont conduit à penser que la conquête de
Canaan fut l'œuvre
de tribus qui y firent, sans coordination, plusieurs incursions au cours du
XIIIe siècle avant J.-C.
L'époque des
Juges, qui commence à la mort de Josué, s'étendit du XIIIe au
XIe siècle avant J.-C. Les Juges (c'est-à-dire les chefs
de tribus) achevèrent la conquête de Canaan, libérèrent les tribus juives
demeurées sous domination cananéenne et, surtout, luttèrent contre l'idolâtrie
des Cananéens, qui séduisait beaucoup d'Israélites. Au terme de cette période,
les tribus d'Israël contrôlaient la plus grande partie du pays à l'ouest du
Jourdain, à l'exception de la zone côtière, qui demeurait sous l'autorité des
Cananéens et des Philistins, et de certaines enclaves cananéennes, plus loin,
dans l'arrière-pays. Les Juifs contrôlaient également de vastes régions situées
à l'est du Jourdain.
L'époque des Juges prend fin lorsque les chefs des tribus d'Israël prennent
conscience qu'ils doivent s'unir pour tenir tête aux peuples hostiles qui les
entourent. Après l'échec de plusieurs tentatives (Juges 20), ils décidèrent que
leur peuple avait besoin d'un roi «comme toutes les autres nations». Le
prophète Samuel, qui exerçait une influence considérable sur toutes les tribus,
donna, à contrecœur,
son assentiment à l'élection d'un roi et sacra Saül, de la tribu de Benjamin,
qui devint le premier roi d'Israël. Saül consacra une grande partie de son
règne (environ 1026-1004 av. J.-C.) à combattre les Philistins,
qui avaient quitté leurs «îles en mer» pour la Palestine, au début du XIIe siècle,
et étaient devenus la puissance dominante dans la région côtière méridionale de
la Palestine.
Sous
le règne de David (environ 1004-965 av. J.-C.), le royaume
israélite devint une grande puissance de la région syro-palestinienne. David,
après avoir enlevé Jérusalem aux Jébuséens, en fit sa capitale, défit les
Philistins, établit sa souveraineté sur Ammon et Moab, à l'est du Jourdain, et
conquit le Liban du Nord jusqu'à Hamath et la Syrie jusqu'à Thapsaque sur
l'Euphrate (I Rois 5 : 4). David conclut un traité de paix avec
Hiram, roi de Tyr. Il créa une armée, organisa l'administration du royaume et
de ses dépendances, installa l'Arche d'alliance, symbole sacré du monothéisme
juif, à Jérusalem, et élabora des projets de construction d'un palais et d'un
temple dans sa nouvelle capitale. En dépit de toutes ces réalisations, David
reste surtout célèbre en tant que «voix mélodieuse d'Israël», l'auteur de la
plupart des Psaumes et le fondateur de la «maison de David». Son dernier
descendant serait le Messie, et son trône, quand viendraient les temps
messianiques, serait rétabli à Jérusalem.
Salomon (965-928 av. J.-C.), fils et successeur de David, consolida
l'œuvre
de son père. Il signa des traités avec les royaumes voisins, conclut de
nombreux mariages, motivés par des raisons d'ordre politique, et établit des
relations commerciales avec l'Arabie et d'autres pays. Il fortifia de
nombreuses villes, divisa le royaume en douze régions administratives, dont
trois à l'est du Jourdain, imposa des taxes de plus en plus lourdes à son
peuple et institua la corvée. Avec l'aide technique et artistique d'Hiram, roi
de Tyr, il édifia un temple à Jérusalem pour le Dieu d'Israël. La tradition a
fait de Salomon un roi pieux et très sage, l'auteur de plusieurs livres du
canon biblique, notamment les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des
cantiques.
À la mort de Salomon, le mécontentement des tribus du nord d'Israël les amena à
se séparer de la maison de David et à créer le royaume d'Israël. Désormais, la
maison de David ne régnera plus que sur le royaume de Juda, au sud. Jéroboam Ier,
fils de Nebat, devint le premier roi d'Israël. Il régna de 930 à 910 avant
J.-C. Ses victoires sur les Assyriens et les Syriens sont attestées par
des textes assyriens.
De cette époque
datent les premiers écrits des prophètes hébreux parvenus jusqu'à nous.
Prophétiser est un exercice charismatique et religieux dont l'origine remonte,
selon la tradition, à l'époque de Moïse. La sœur de Moïse
prophétisait, et ses disciples Eldad et Medad prophétisèrent au moins une fois.
La tradition se poursuivit sous les Juges (Deborah et Samuel), sous Saül
(groupes de prophètes), sous David (Nathan), ainsiq que sous Achab et ses successeurs
en Israël (Élie, Michée, Élisée). Ces premiers prophètes, ardents défenseurs et
porte-parole de Yahvé, combattirent inlassablement les tendances des Israélites
à l'idolâtrie, mais ne nous ont pas laissé de documents écrits. Leur existence
est attestée seulement par les livres historiques de la Bible. Les premiers
prophètes scripturaires de la Bible sont Amos, Osée, Michée et Isaïe, qui
vécurent au VIIIe siècle avant J.-C. Ils stigmatisent les
péchés des hommes qui sont des fautes contre Yahvé, annoncent le jugement
dernier et la damnation des pécheurs («le Jour de Yahvé»), et prêchent non
seulement le monothéisme, mais une éthique universelle.
Le
royaume d'Israël fut conquis en 772 avant J.-C. par les Assyriens.
Les vainqueurs déportèrent 27 000 habitants de Samarie, la capitale,
et d'autres villes vers les frontières orientales de l'Empire, et remplacèrent
les vaincus par des populations babyloniennes et syriennes. On pense que les
Samaritains actuels proviennent d'un métissage entre ces colons étrangers et
les paysans juifs qui étaient restés sur leur terre.
Juda,
le royaume du Sud, parvint à préserver son indépendance pendant encore
136 ans. Les événements les plus importants de cette période furent la
découverte, en 622 avant J.-C., d'une copie de la Loi, un prototype
du Deutéronome, dans le temple de Jérusalem, et les réformes religieuses entreprises
par le roi Josias (639-609 av. J.-C.), qui fit démolir les
sanctuaires locaux et s'attacha à éradiquer toute trace de paganisme (II Rois
23). Jérusalem devint donc le lieu privilégié de prière des Juifs, ce qui les
attacha à la Ville sainte de manière indéfectible. Le petit-fils de Josias,
Joachim, fut défait par Nabuchodonosor II, roi de Babylone, en 597
avant J.-C., fait prisonnier et déporté. Sédécias fut placé sur le trône
en son lieu et place et régna de 596 à 586 avant J.-C. En dépit des objurgations
du prophète Jérémie, qui clamait que la sûreté de Juda exigeait qu'il obéit à
Babylone, Sédécias se rangea au côté du pharaon Hophra et se révolta contre
Nabuchodonosor. Le roi de Babylone mit alors le siège devant Jérusalem et la
conquit en 586 avant J.-C. Il détruisit le Temple, fit crever les
yeux de Sédécias et le déporta à Babylone ainsi que de nombreux autres
prisonniers.
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En dépit de ses malheurs, le
peuple de Juda ne connut point une désagrégation sociale, culturelle et
religieuse semblable à celle qui était advenue aux Israélites du royaume du
Nord. Les enseignements des prophètes judéens, Isaïe et ses successeurs du VIIe siècle:
Sophonie, Nahum et Habacuc; les réformes religieuses mises en œuvre par les rois Ézéchias et Josias; et des personnalités d'un
charisme exceptionnel comme les prophètes Jérémie et Ézéchiel à Babylone, lui
permirent de préserver son identité.
À Babylone, les exilés du royaume de Juda
constituaient une communauté distincte au sein de laquelle la pratique
religieuse prit, de plus en plus, la place du sentiment national. Leurs chefs,
qui parvinrent souvent à acquérir richesses et pouvoir, élaborèrent un nouveau
code théologique et juridique. C'est à cette époque que se cristallisèrent les
concepts selon lesquels les Juifs constituent le Peuple élu de Dieu, et l'étude
de la Loi un idéal de vie. Ainsi, à côté d'Ézéchiel et du Deutero-Isaïe,
prophète anonyme de Babylone à l'époque de Cyrus, dont les prophéties sont
ajoutées au Livre d'Isaïe, qui fut le plus grand des poètes parmi les prophètes
hébreux, émergèrent des hommes comme Ezra, qui portait le titre de sofer
(scribe), désignant un érudit se consacrant à l'étude approfondie de la Loi.
Lorsque le grand Cyrus,
fondateur de l'Empire perse, conquit Babylone (538 avant J.-C.), il permit
aux peuples captifs de retourner dans leurs pays d'origine et d'y reconstruire
leurs temples. Cette date marque le début du mouvement «sioniste» dans
l'histoire juive. Des groupes d'exilés commencèrent à regagner leur pays: Zorobabel,
petit-fils du roi de Juda Joachim, devint gouverneur de Jérusalem; Josué assura
les fonctions de Grand Prêtre; l'autel de Yahvé fut reconstruit; et, vers 520
avant J.-C, apparurent de nouveaux prophètes: Aggée et Zacharie. En 516
avant J.-C., un Temple aux proportions modestes fut reconstruit.
Après une période de difficultés, au milieu du Ve siècle
avant J.-C., Néhémie, haut fonctionnaire juif à la cour
d'Artaxerxès Ier, fut autorisé à se rendre à Jérusalem pour en
reconstruire les murailles. Il y servit en qualité de gouverneur. Il fut
rejoint par Ezra qui mit en vigueur des lois religieuses strictes, développa le
service du Temple et édicta l'interdiction des mariages mixtes entre Juifs et
femmes étrangères. Juda était devenu une théocratie, régie par la Loi de Dieu,
ayant pour chef d'État un Grand Prêtre de la lignée de Sadoq, Grand Prêtre de
Jérusalem sous David et Salomon, et dirigée par un gouverneur nommé par le roi
de Perse.
À cette époque, une communauté juive s'installa en Égypte dans l'île
d'Éléphantine, sur le Nil, près de la frontière méridionale. Cette communauté
comprenait des mercenaires qui assuraient des missions défensives. Lorsque les
Babyloniens s'étaient emparés de Jérusalem, en 586 avant J.-C., un
groupe de Judéens s'était enfui en Égypte, emmenant avec eux le vieux prophète
Jérémie. Depuis le VIe siècle avant J.-C. jusqu'aux
années 1948-1970, période de leur dernier exode, les Juifs ont maintenu la
présence continue d'une communauté souvent florissante en Égypte.
La conquête de l'Orient par
Alexandre le Grand (356-323 avant J.-C.) marque pour les Juifs le début d'une
nouvelle période de leur histoire. La diffusion de l'hellénisme dans les trois
pays habités par la plupart des Juifs de cette époque — Juda, l'Égypte et Babylone — les exposa à
des influences culturelles nouvelles, que beaucoup d'entre eux trouvèrent si
séduisantes qu'ils ne purent y résister, même au prix de l'abandon des
traditions et des valeurs juives. Après la mort d'Alexandre, Juda tombe sous la
férule ptolémaïque. Puis, en 200 avant J.-C., le pays est soumis par
Antiochus III, de la dynastie des Séleucides, souverain de Syrie, qui
entreprend d'helléniser la région. Il fonde des villes grecques, notamment sur
la côte méditerranéenne et autour de la mer de Galilée. L'administration de la
population juive demeure le privilège du Grand Prêtre et du Conseil des Anciens.
Cette politique relativement
tolérante cessa sous le règne d'Antiochus IV Épiphane
(175-164 av. J.-C.), qui intervint sans ménagement dans les affaires
privées de la communauté juive, mit en œuvre une
politique coercitive d'hellénisation, pilla le Temple de Jérusalem, installa
une garnison grecque dans la citadelle, et interdit l'observance des
commandements de la religion juive. Beaucoup de Juifs se révoltèrent, conduits
par le vieux prêtre Mattathias de la dynastie hasmonéenne.
Les Hasmonéens, entraînés par Judas Maccabée, se
révoltèrent et libérèrent Jérusalem (164 avant J.-C.); le Temple fut
purifié (la fête juive de Hanoukkah commémore cet événement). Par la suite,
pendant 130 ans, la Judée — nom que les
Romains donnèrent au royaume de Juda —, demeura un
royaume indépendant dont les monarques appartenaient aux dynasties hasmonéenne
et hérodienne. Pendant la majeure partie de cette période, le territoire de la
Judée comprenait la Palestine et l'Idumée (l'ancienne Édom), au sud-est de la
mer Morte. Une lutte pour le pouvoir, au sein de la famille royale hasmonéenne,
provoqua une intervention des Romains, en 63 avant J.-C., et
l'établissement d'une tutelle romaine sur une Judée aux dimensions largement
réduites, ne jouissant que d'une autonomie restreinte.
En 40 avant J.-C.,
Mattathias dit Antigone, dernier souverain de la dynastie hasmonéenne, parvint
à rétablir l'indépendance de la Judée, avec l'appui des Parthes. Mais, trois
ans plus tard, il fut défait par les Romains et supplanté par l'Iduméen Hérode
(qui régnera de 37 à 4 av. J.-C.), loyal allié de Rome et qui, en
qualité de roi de Judée, établit sa souveraineté sur la quasi-totalité de la
Palestine occidentale et la plus grande partie de la Transjordanie. Hérode
maintint la paix dans son royaume, bâtit des villes et des palais dans le style
hellénistique, reconstruisit le Temple de Jérusalem, qui devint l'un des plus
somptueux monuments du monde romain. Par ailleurs, il réduisit considérablement
les pouvoirs du Grand Prêtre.
Le testament d'Hérode partageait son royaume entre ses
trois fils survivants (il avait fait mettre à mort ses trois autres fils). Il
s'ensuivit un accroissement de la présence romaine: nomination de préfets de
Judée — qui furent ultérieurement appelés procurateurs. Les
institutions juives locales parvinrent toutefois à garder une large autonomie,
surtout la Grande Assemblée et le Sanhédrin, à Jérusalem, qui était l'autorité
suprême en matières juridique et religieuse.
Les sectes juives
Peu après la libération dont les Hasmonéens furent la
cheville ouvrière, une secte religieuse et politique, dont les adeptes étaient
connus sous le nom de Pharisiens, fit son apparition et occupa une position
dominante. Les Pharisiens pensaient, par exemple, que les anciennes lois
devaient être adaptées aux conditions nouvelles, croyaient à la résurrection
des morts, à la récompense des bons et au châtiment des méchants dans l'autre
monde, et à l'origine divine de la Torah écrite (appelée abusivement Loi) et de
la Loi orale fondée sur la tradition. Les Pharisiens instaurèrent la prière à
la synagogue et dans les foyers, et firent de l'étude de la Loi mosaïque une
obligation pour tous les Juifs. Les sages ou rabbins dont les enseignements furent
compilés dans la Mishna (à partir de 200) et dans les deux Talmuds étaient des
Pharisiens et l'influence qu'ils exercèrent sur l'évolution du judaïsme fut
déterminante.
Les Sadducéens constituaient un parti conservateur
implanté dans les villes; leurs adeptes, qui s'opposaient aux Pharisiens,
étaient des prêtres, des aristocrates et de riches marchands. Ils officiaient
dans le Temple, car ils attachaient une grande importance au culte sacrificiel,
refusaient de reconnaître le caractère sacré de la Loi orale et croyaient que
Dieu ne se préoccupait nullement des choses humaines.
Animé par une grande ferveur messianique, un troisième
parti, celui des Zélotes, apparu en l'an VI, prônait la résistance armée
contre la domination de Rome et se livrait à des actes de terrorisme. Les
derniers adeptes de cette secte furent les 960 Juifs qui, après la chute de
Jérusalem (70), résistèrent dans la forteresse de Massada jusqu'en 73, puis se
suicidèrent pour éviter d'être faits prisonniers par les Romains.
Un quatrième parti, celui des Esséniens, apparut à
l'époque des révoltes hasmonéennes; il prônait l'ascétisme et la communauté des
biens. La plupart des Esséniens, constitués en un ordre quasi monastique, vivaient
dans le désert, au nord-ouest de la mer Morte. Ils accordaient une grande
importance aux lustrations rituelles et n'admettaient pas la présence des
femmes parmi eux. Les manuscrits de la mer Morte qui nous sont parvenus
proviennent d'un groupe de Juifs proche des Esséniens: la secte de Qoumrân.
Jésus de Nazareth ne peut pas être rattaché avec certitude à l'une ou l'autre
de ces sectes. Ses affinités avec les Esséniens, par exemple, sont évidentes,
mais n'excluent pas celles qu'il avait par ailleurs avec les Pharisiens. On lui
donnait en effet le nom de rabbi, associé étroitement sinon exclusivement aux
Pharisiens, et sa rhétorique était résolument pharisienne, bien qu'elle le
conduisît à des conclusions différentes de celles des Pharisiens les plus
célèbres de son époque.
Des tensions de plus en plus fortes en Judée, en
raison de la gestion tyrannique imposée par Rome, imposant lourdement les Juifs
et favorisant ouvertement les autres communautés, et une ferveur messianique
croissante parmi les Juifs induisirent un soulèvement, qui éclata à Jérusalem
en 66. Après quelques succès initiaux, la résistance juive fut écrasée par
Vespasien, qui fut proclamé empereur par ses légions (69). Avant de partir pour
Rome, Vespasien remit le commandement de la Judée à son fils, Titus. Celui-ci
fit le siège de Jérusalem, captura la cité affamée, la détruisit et rasa le
Temple (70), dont seule une partie du mur occidental de soutènement fut
épargnée. Connue aujourd'hui sous le nom de mur occidental ou mur des
Lamentations, ce vestige est un lieu de prière sacré des Juifs. Trois ans plus
tard, en 73, les légions romaines s'emparèrent de Massada, dernier bastion
de la résistance juive.
En raison de la chute de Jérusalem et du royaume de
Juda, la Diaspora prit une importance primordiale pour le peuple juif. Après
leur captivité à Babylone, en 586 avant J.-C., des Juifs s'étaient
établis dans de nombreux autres pays. Ils se répandirent en Asie Mineure et en
Perse. En Égypte, occupée par Alexandre, en 332 avant J.-C., une
importante colonie juive hellénisante était apparue. Ces Juifs d'Alexandrie
sont d'ailleurs à l'origine d'une riche littérature gréco-juive (par exemple,
les écrits de Philon d'Alexandrie) et traduisirent la Bible en grec. Au IIe siècle,
des colonies juives furent fondées à Cyrène, à l'ouest de l'Égypte, en Grèce et
à Rome; un peu plus tard, en Espagne, en Gaule et au sein de nombreuses autres
colonies romaines.
La survie des Juifs de la Diaspora, en tant que
peuple, après la destruction du Temple et la chute de la Judée, est due
principalement à l'institution de la synagogue comme centre de la vie
religieuse. L'espoir messianique d'une rédemption future et du rétablissement
du trône de David à Jérusalem remplaça l'attachement des Juifs à la terre
d'Israël et leur fidélité aux autorités religieuses du Temple et aux rites qui
s'y déroulaient.
En Palestine même, l'influence des rabbins se
substitua à celle des prêtres et des autorités séculières disparues avec la
destruction du royaume de Judée. Les rabbins (par exemple, dans l'académie de
Yavneh, le sage Yohanan ben Zakkaï et ses successeurs) prônèrent l'étude de la
Torah et le remplacement des sacrifices par la prière quotidienne et la pratique
de la charité.
Les valeurs religieuses des Juifs exercèrent une influence considérable
dans le monde romain, si bien que les conversions au judaïsme y devinrent
fréquentes. Au Ier siècle, environ 4,5 millions de Juifs
vivaient dans l'Empire romain, soit 8,4 % de la population totale. En
dehors de la sphère d'influence romaine, un exemple célèbre de conversion au
judaïsme est celui de la famille royale d'Adiabène, royaume vassal de l'Empire
parthe dans la haute vallée du Tigre. Il semble que le peuple ait quelque temps
suivi l'exemple de ses souverains, mais, au IIe siècle, il se
convertit au christianisme. Les seules communautés juives qui se maintinrent,
en dehors de l'Empire romain, sont celles de Parthie (jusqu'en 226), de Perse
(du IVe siècle av. J.-C. jusqu'à nos jours), du Yémen et
d'autres régions de la péninsule Arabique (du IIe au XXe siècle).
Pendant plusieurs décennies après la destruction de
Jérusalem, rares furent les heurts entre Juifs et Romains. Les seules
rébellions qui se produisirent en Mésopotamie, à Cyrène, à Alexandrie et à
Chypre, entre 114 et 117, furent écrasées par les légions romaines. Toutefois,
en 132, Simon Bar Kokheba prit la tête d'une importante rébellion en
Palestine et combattit les Romains pendant trois ans. Il avait le soutien de
Rabbi Aqiba, le plus grand érudit de son siècle, qui voyait en lui une figure
messianique. Les lettres de Bar Kokheba, découvertes dans une grotte, à
proximité de la mer Morte, confirment les récits talmudiques de ses exploits et
de son rayonnement. Après sa défaite, les Romains interdirent Jérusalem et ses
environs aux Juifs, y installèrent des colons non-Juifs, et bâtirent une ville
romaine, Aelia Capitolina, sur les ruines de la Ville sainte.
Après trois conflits avec les Romains, au IIe siècle,
les Juifs étaient devenus une communauté soumise qui reconnaissait que sa
meilleure chance de survie était désormais de s'adapter aux us et coutumes des
Gentils. Ils s'adonnèrent à des métiers autorisés par ces derniers, acceptèrent
de payer les taxes supplémentaires que ceux-ci leur imposaient, souffrirent
sans protester les injures et les vexations qu'on leur infligeait et, lorsque
leur situation devenait par trop insoutenable, tentèrent de trouver ailleurs un
endroit plus hospitalier. Pendant dix-huit siècles, l'histoire des Juifs fut
celle de leur relation passive avec les Gentils et de leur évolution religieuse
et intellectuelle.
Après la défaite de Bar Kokheba, la Galilée devint le
centre des activités judaïques en Palestine. Elle était le siège du patriarcat,
qui continua d'exister jusqu'en 425, et d'académies talmudiques à Tibériade,
Sephoris et Oucha. C'est en Galilée, d'abord à Beth She'arim puis à Sephoris,
que vécut Rabbi Judah Ha-Nasi, le patriarche (le chef) des Juifs de Palestine.
Rédacteur de la Mishna, il codifia la Loi orale, les enseignements
théologiques, juridiques et éthiques des Tannaïm, les maîtres rabbiniques des Ier et
IIe siècles. Le Talmud de Jérusalem, ou Talmud de Palestine,
constitue un témoignage de la continuité de la vie religieuse et intellectuelle
en Palestine aux IIIe et IVe siècles. Compilé à
Tibériade vers 425, il recueille les discussions érudites des Amoraïm (nom
donné aux docteurs de l'époque), leurs décisions juridiques, les légendes et
les récits, sous la forme de commentaires exhaustifs de la Mishna.
À partir du Iie siècle, les Juifs de Babylone
furent dirigés par un Exilarque (Rech G’lutha) qui vivait dans un faste royal
et exerçait les fonctions d’administrateur civil de la communauté autonome. Ses
chefs religieux et intellectuels étaient les responsables des grandes académies
de Nehardea, Soura et Poumbédita. Les enseignements des Amoraïm babyloniens se
trouvent recueillis dans le Talmud babylonien, rédigé vers l’an 500, bien plus
étendu et faisant davantage autorité que le Talmud palestinien. Pendant des
siècles, l’étude du Talmud babylonien fut à la base de la vie des Juifs dans
toute la Diaspora, et considérée comme un impérieux devoir religieux.
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Avec la conquête par les
Arabes du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et de l'Espagne au VIIe et
au début du VIIIe siècle, et la conversion forcée des
populations de cette vaste région à l'islam, le milieu dans lequel vivaient la
plupart des Juifs fut profondément modifié. La politique islamique à l'égard
des peuples conquis était la conversion forcée, sous peine de mort, de tous les
païens à la religion de Mahomet, mais autorisait les Juifs, les chrétiens et
les zoroastriens, en tant que «peuples du Livre», c'est-à-dire détenteurs des
Saintes Écritures et adorateurs d'un seul Dieu, à pratiquer leur religion, à
condition de se soumettre à la loi civile islamique. Ces communautés devinrent
des populations protégées (dhimmis), astreintes à des impôts spécifiques
et soumises à des discriminations juridiques et sociales.
Dans quelques pays seulement, comme au Yémen, les
Juifs purent continuer à travailler la terre. Ailleurs, la plupart d'entre eux
furent obligés de quitter leur village et de s'établir dans les villes où ils
exercèrent les métiers d'artisan ou de marchand, qui devinrent les occupations
caractéristiques des Juifs dans les pays islamiques jusqu'au XXe siècle.
Le plus souvent, leur statut économique n'était pas différent de celui de leurs
voisins musulmans. La seule différence majeure, mis à part la religion, était
que la plupart des musulmans ne savaient ni lire ni écrire alors que la plupart
des Juifs de sexe masculin savaient lire l'hébreu.
Quelques Juifs des milieux les plus instruits se
lancèrent dans la finance et le commerce sur une grande échelle. Certains
devinrent trésoriers des rois, et une petite élite parmi eux parvint à des
positions élevées. Ces hommes devinrent les mécènes des sciences et des
lettres, et c'est en grande partie grâce à eux que, du Xe au
XIIe siècle, la poésie, la linguistique, la philosophie, les
sciences et la médecine hébraïques connurent un essor considérable en terre
d'islam.
En Babylonie, rebaptisée Iraq
par les Arabes, les anciennes académies talmudiques étaient toujours aussi
florissantes. Du VIe au XIe siècle, les géonim
(pluriel de gaon qui signifie «éminence»), ou chefs, des deux meilleures
académies de Soura et Poumbedita (situées depuis le IXe siècle
à Bagdad) étaient reconnus comme les plus hautes autorités religieuses du monde
juif tout entier. En revanche, les géonim de Palestine (du Xe au
XIe siècle) n'avaient guère d'autorité en dehors de leur
pays.
L'œuvre la plus importante des géonim fut de rendre, sous
la forme de réponses écrites (responsa), des décisions sur des questions
d'ordre religieux et d'organiser des séminaires dans leur académie, deux fois
l'an, pendant les mois d'Eloul et d'Adar, au cours desquels leur instruction
était dispensée oralement. Le résultat de ces activités, ainsi que de celles
des autres écoles juives d'Iraq, fut l'alphabétisation en hébreu et en araméen
de la quasi-otalité des Juifs de sexe masculin.
Après celle d'Iraq, la
communauté juive la plus importante du Proche-Orient était celle d'Égypte.
L'immense quantité de documents d'archives trouvés dans le Genizah
du Caire (grenier de l'ancienne synagogue Ben Ezra de Fostat, aujourd'hui
dans la banlieue du Caire), ses innombrables livres religieux, abîmés par
l'usage intensif, attestent de l'activité débordante de cette communauté. Les
Juifs d'Égypte étaient gouvernés par un nagid (prince). Maïmonide
(1135-1204), qui est considéré comme l'un des plus grands esprits juifs du
Moyen Âge, exerça cette fonction. Sauf pendant le règne du calife fou Al-Hakim
(985-1021), qui persécuta les Juifs et les chrétiens, les conditions de vie des
Juifs en Égypte furent généralement bonnes. Elles s'améliorèrent encore,
toutefois, lorsque les Turcs occupèrent ce pays, à partir de 1517.
Bien que les Juifs ne pussent pas, sous peine de mort,
faire de prosélytisme en terre islamique ou chrétienne, leur foi se propagea
parfois dans le monde païen. Au VIIIe siècle, par exemple,
la maison royale et la noblesse du peuple khazar, qui régnaient sur un puissant
empire, dans la basse vallée de la Volga, se convertirent au judaïsme. Le
royaume des Khazars fut ravagé à la fin du XIe siècle, et
ils disparurent au XIIIe siècle. Certains de leurs
descendants réussirent sans doute à survivre parmi les Karaïtes de Crimée ou se
mêlèrent aux Juifs d'Europe orientale.
À la fin du VIIe siècle,
il y avait, au Maghreb, de nombreuses tribus judéo-berbères. L'un des chefs de
tribu, la légendaire reine-prophétesse Dahia al-Kahina, parvint à arrêter
l'avance des Arabes pendant plusieurs années. Lorsque la conquête arabe fut
achevée (après 670), les indigènes berbères se convertirent à l'islam et les
Juifs devinrent la seule minorité non-musulmane d'importance. Sous les
Idrissides (788-974) et leurs successeurs, et tout particulièrement sous les
Almoravides (1055-1146), ils vécurent dans de bonnes conditions et connurent un
épanouissement intellectuel remarquable. La cité de Fès donna naissance ou
asile à deux grands philologues juifs, Dunash ibn Labrat (vers 920-990) et
David Hayyuj (vers 940-1010), ainsi qu'au premier codificateur post-talmudique
de la loi juive, Isaac Alfassi (1013-1103). Sous les Almohades (1146-1267), par
contre, les Juifs furent souvent persécutés, et le port obligatoire d'un
insigne discriminatoire leur fut imposé.
À la fin du XIVe siècle, avec le
déclin de l'Occident islamique, les Juifs du Maroc connurent, eux aussi, un
affaiblissement matériel et spirituel. Le premier ghetto, ou mellah
selon le terme marocain, fut créé à Fès en 1438. L'arrivée de milliers de
réfugiés juifs en provenance d'Espagne et du Portugal en 1391, 1492
et 1496 engendra des tensions avec la communauté juive indigène
arabophone. Quelques années plus tard, un processus d'assimilation avec les
Sépharades, dont certains atteignirent des positions élevées auprès du roi,
commença toutefois à s'amorcer.
C'est en Espagne, sous la
domination arabe (du Xe au XIIIe siècle), que
la culture juive médiévale parvint à son plus haut niveau et qu'elle connut un
véritable «âge d'or». L'Espagne fut conquise par les Arabes, pour la première
fois, en 711. Sous leur souveraineté, la position des Juifs, détestable
sous les Wisigoths, s'améliora rapidement. Les Juifs les plus talentueux
occupaient une position élevée auprès des monarques; certains furent ministres
ou même commandants des armées. Suivant l'exemple des princes arabes et des
vizirs, qui étaient les protecteurs des arts et des sciences, les dirigeants
juifs apportèrent leur soutien généreux à leurs coreligionnaires érudits ou
poètes. L'un des premiers d'entre eux fut Hasdaï Ibn Shaprout (vers 915-970),
ministre et médecin personnel de Abd al-Rahman III, calife de Cordoue.
Samuel Ha-Nagid (Ibn Nagrela; 993-1056), homme d'État, vizir, général de
l'armée de la cour de Grenade, fut à la fois mécène et érudit ainsi que poète.
Salomon Ibn Gabirol (1021-1053), l'un des trois plus grands poètes juifs du
Moyen Âge figurait parmi ses protégés. Les deux autres grands poètes furent
Moïse Ibn Ezra (1055-1135) et Judah Ha-Lévi (1075-1141), auteur du célèbre
traité philosophique, Sefer ha-Kouzari (Livre des Khazars).
À partir du Xe siècle, les Juifs
d'Espagne font montre d'une productivité intellectuelle étonnante, dans tous
les domaines où la culture arabe excelle. Tandis que les Arabes étudient
l'islam, les Juifs se consacrent à l'étude de la religion, de la philosophie et
du droit juifs. Dans le même temps que les Arabes procèdent à une étude
scientifique de leur langue, les Juifs fondent l'étude linguistique de
l'hébreu. Tandis que les Arabes écrivent des poèmes en langue arabe, les Juifs
composent des vers en hébreu. Les uns et les autres étudient et pratiquent la
médecine et font avancer la recherche scientifique. La poésie connaît alors un
essor tel que les vers de près de 3 000
poètes juifs de cette période médiévale de cohabitation entre Juifs et Arabes
ont été conservés par la postérité.
Avant la fin de cet «âge d'or», d'éminents
kabbalistes, apparus au sein de leur communauté, permirent aux Juifs d'Espagne
d'apporter une nouvelle importante contribution au judaïsme. L'un des plus
célèbres d'entre eux est Moïse de Léon, auteur du Zohar, immense commentaire
mystique du Pentateuque que les Hassidim considèrent comme presque aussi sacré
que la Bible.
Comme en Afrique du Nord, les Juifs de l'Espagne islamique furent
opprimés et persécutés par les Almohades. Au commencement de la Reconquista
(reconquête de l'Espagne par les chrétiens), les droits des Juifs furent
d'abord garantis en divers lieux (à Tolède, par exemple, en 1085), mais,
rapidement, les souverains chrétiens adoptèrent une politique de plus en plus
intolérante à leur égard. Des massacres se produisirent. Ainsi, en 1391,
quelque cinquante mille Juifs furent massacrés en Aragon et en Castille dans
une suite d'explosions de violences populaires. L'année 1492, qui vit
s'achever la reconquête de l'Espagne par les catholiques, marqua la fin de la
présence juive dans ce pays. Cette année là, ils furent tous expulsés
d'Espagne. En 1496, ils furent chassés du pays voisin, le Portugal.
La plupart des exilés espagnols et portugais
trouvèrent refuge dans les pays islamiques d'Afrique du Nord et du
Proche-Orient méditerranéen, notamment dans les villes de l'Empire ottoman qui,
depuis 1517, incluait la Palestine. L'afflux des exilés sépharades
conduisit au développement de riches —
économiquement et culturellement — communautés
juives en Turquie. La Kabbale connut dans ce milieu un rayonnement sans
précédent, notamment dans la ville de Safed, au XVIe siècle,
sous l'impulsion de grands penseurs mystiques tels que Moïse Cordovero
(1522-1570), Isaac Luria (1534-1572), et Hayyim Vital (1543-1620). Certains
Juifs parvinrent à des positions éminentes en Turquie ottomane, tels Gracia
Nasi (vers 1520-1579) et son neveu Don Joseph Nasi (vers 1520-1579).
Ce dernier essaya de développer une cité juive autonome à Tibériade, en 1561.
En 1566, le sultan Selim l'éleva à la dignité de duc de Naxos et
des Cyclades.
Quelques exilés d'Espagne gagnèrent les Pays-Bas,
d'autres l'Angleterre; en nombre moindre, certains tentèrent de trouver refuge
en France (Bordeaux, Bayonne). Ceux qui avaient choisi de demeurer dans la
péninsule Ibérique furent baptisés de force. Certains, comme ceux de Majorque,
devinrent des catholiques pratiquants, connus plus tard sous le nom de Chuetas.
D'autres, les Marranes, feignirent d'adopter le christianisme, mais continuaient
en secret à «judaïser», c'est-à-dire à conserver les pratiques du judaïsme; ils
devaient vivre dans la crainte d'être découverts par l'Inquisition et de mourir
brûlés sur le bûcher, comme ce fut le cas pour les premiers Marranes à Séville
en 1481, lors d'un immense autodafé.
Partout où les exilés d'Espagne s'établirent, ils constituaient l'élite
des colonies juives qui les avaient accueillis, et conservèrent leur langue, le
ladino, ou judéo-espagnol, espagnol médiéval mâtiné d'un certain nombre mots
hébreux indispensables pour rendre compte de la culture juive.
Vers le XIIe siècle, la population
juive mondiale s'élevait à environ 1,5 million de personnes, alors qu'au
Ier siècle elle était de 4,5 millions. Cette diminution drastique est
due aux effusions de sang pendant la guerre judéo-romaine de 66 à 70, aux
massacres qui furent perpétrés au moment des révoltes juives du
IIe siècle, aux conditions inhumaines que durent supporter les Juifs en
Europe lorsqu'ils s'y établirent à partir du IIIe siècle, aux persécutions
mises en œuvre par la hiérarchie catholique, aux guerres de
conquête des Arabes pendant les VIIe et VIIIe siècles,
aux conversions forcées en divers lieux et aux massacres pendant les croisades.
Au XIIe siècle, 1,4 million de ces Juifs, soit 93,3 %
d'entre eux, vivaient dans des pays arabes ou islamiques. Ce n'est qu'à une
époque relativement récente qu'ils reçurent le noms de Sépharades (c'est-à-dire
«Espagnols»). Ils parlaient le ladino (judéo-espagnol) ou les langues des pays
dans lesquels ils vivaient (arabe, araméen, persan). Les autres 100 000, soit 6,7 % de l'ensemble, établis en pays
chrétiens, étaient connus sous le nom d'Aschekenazes («Allemands»). Ils
parlaient le yiddish (judéo-allemand) et continuèrent à parler cette langue
partout où ils émigrèrent, surtout en Europe orientale.
À partir du XIIIe siècle, le nombre des Ashkénazes devint
progressivement supérieur à celui des Sépharades, et jusqu'à la seconde moitié
du XXe siècle, la prédominance démographique des Ashkénazes
dans la société juive des temps modernes fut évidente.
À partir du IVe siècle, les Juifs, qui
étaient dispersés principalement dans les régions méditerranéennes, eurent à
faire face à une domination chrétienne de plus en plus forte. Les persécutions
qui leur furent imposées par les chrétiens contrastent avec la relative
tolérance dont ils avaient bénéficié dans l'Empire romain, en terre païenne.
Des décrets anti-juifs furent pris par les conciles des Églises, les premiers à
Elvira, en Espagne, en 312, et à Nicée en 325. À partir du VIe siècle,
à l'exemple de l'empereur Justinien, on tenta d'obliger les Juifs à abandonner
toute étude des textes post-bibliques ou bien de les forcer à se convertir au
christianisme, comme ce fut le cas en Espagne wisigothique. Pour les pousser à
l'apostasie, on leur promit des avantages économiques ou on utilisa des
pressions de toute sorte, comme sous le pontificat de Grégoire Ier.
C'est essentiellement en raison de ces événements que les Juifs gagnèrent de
nouveaux pays, et, au VIe siècle, s'installèrent dans ce qui
est aujourd'hui le territoire français, dans l'espoir d'y trouver une vie
meilleure.
Cette période marque le début des divergences d'attitudes à l'égard des Juifs
entre l'autorité laïque et l'autorité religieuse. Cette conjoncture perdurera
pendant des siècles. L'Église les considérait comme les ennemis de Dieu et
s'efforçait de les convertir, ou, en cas d'échec, de les mettre à l'écart de la
majorité chrétienne et de les maintenir en état d'infériorité. L'autorité
civile, cependant, qui reconnaissait leur valeur économique et leurs talents
commerciaux et financiers, leur accordait parfois — et de
manière précaire — sa protection afin qu'ils pussent mener à bien leurs
affaires.
Après l'éclatement de l'Empire romain, les Juifs continuèrent à se
disperser dans toutes les régions de l'Europe, constituant partout de petites
minorités parmi les Gentils. Leur mode de vie et, le plus souvent, leur
existence même dépendaient du bon vouloir des dirigeants, civils ou religieux,
ainsi que de l'attitude à leur égard des populations des villes et des villages
dans lesquels on leur permettait de vivre. Pour ces raisons, la condition des
Juifs fut extrêmement variable d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre, et,
souvent, d'un lieu à l'autre à l'intérieur d'un même pays. Alors que dans le
monde islamique ils vécurent dans un environnement généralement tolérant, ils
furent, en Europe chrétienne, souvent victimes de persécutions et de massacres.
Mais il serait erroné de croire que la relation des chrétiens envers les Juifs
à cette époque ait été seulement marquée par la haine. La fin du Moyen Âge et
le début des Temps modernes furent une période de guerres, de famines et
d'épidémies quasi incessantes en Europe. Dans ces circonstances, les mesures
anti-juives qui furent adoptées, même durant les trois siècles tragiques,
entre 1096 et 1391, n'apparaissent que comme des éruptions,
redoutables certes, mais sporadiques et, dans l'ensemble, malgré la dureté des
temps, les relations entre Juifs et chrétiens demeurèrent souvent normales,
c'est-à-dire, pacifiques, et même parfois cordiales.
Au Xe siècle
et pendant la majeure partie du XIe, le statut des Juifs ne fut pas
défavorable. En divers lieux, ils obtinrent des droits étendus, commerciaux et
politiques, notamment à Spire et à Worms, en Rhénanie, en 1074 et
en 1090. Cependant, même pendant cette période, il y eut ça et là des
flambées de persécutions ainsi que des expulsions, comme à Metz en 1012.
La recrudescence du fanatisme religieux qui se manifesta après la première
croisade, en 1096-1099, fut à l'origine de massacres des Juifs dans toute
la Rhénanie et dans les territoires limitrophes. Par la suite, chaque période
d'agitation ou de mécontentement devint l'occasion de violences anti-juives.
Des massacres furent perpétrés par le noble allemand Rindfleisch en 1292 à
Rottingen, dont les bandes ravagèrent près de cent cinquante communautés en
Bavière et en Autriche, massacrant plus de cent mille Juifs, et les bandes
dites d'«exterminateurs de Juifs» se déchaînèrent en Bavière en 1336.
Persuadée que les Juifs étaient à l'origine de la peste noire, la populace
détruisit plus de 200 communautés israélites. Beaucoup de Juifs
cherchèrent alors refuge dans des contrées situées plus à l'est, en Pologne, où
les rois, après que leur pays eut été ravagé par les invasions des Tartares,
entre 1240 et 1241, encourageaient l'immigration de marchands en
provenance d'Allemagne, Juifs inclus. À la fin du Moyen Âge, les Juifs furent
expulsés de la plupart des grandes villes d'Allemagne. Au XVIe siècle,
les seules communautés juives d'importance qui subsistaient étaient celles de
Worms et de Francfort.
De nombreux Juifs cherchèrent consolation dans la mort
pour la «sanctification du Nom», c'est-à-dire le suicide plutôt que la
conversion, et dans l'étude du Talmud, considérée comme l'activité la plus pieuse
et la plus méritoire. Ils sont également à la source d'un courant mystique et
piétiste qui émergea aux XIIe et XIIIe siècles,
les hassideï Achkenaz («les hommes pieux d'Allemagne»), précurseur des
recherches kabbalistes en Espagne.
Il est à noter que la Rhénanie, théâtre de dévastations périodiques,
était cependant le centre de la vie intellectuelle juive en Allemagne. À Metz,
par exemple, Gershom ben Judah (960-1028), plus connu sous le surnom de
«Lumière de l'Exil», convoqua le synode qui prit les décrets interdisant la
polygamie et le divorce sans le consentement de l'épouse. Ces décrets furent
respectés par tous les Ashkénazes. L'académie talmudique de Gershom à Metz, la
première de ce type dans la diaspora ashkénaze, acquit une telle renommée qu'elle
attira des étudiants de bien des pays, parmi lesquels Rashi, érudit célèbre
venu de France. En dépit des persécutions et des massacres, la formation
assurée par les rabbins d'Allemagne se perpétua jusqu'au milieu du XIIIe siècle.
Au XVe siècle, les persécutions connurent une forte
recrudescence. Les Juifs furent chassés de nombreuses villes et régions. Parmi
les accusations régulièrement portées contre eux figuraient la profanation de
l'hostie et le meurtre d'enfants chrétiens dont le sang aurait été mêlé à la
pâte du pain azyme. Beaucoup durent alors trouver refuge dans de petites villes
ou des villages où ils s'adonnèrent à de nouvelles activités et continuèrent à
étudier la Loi.
La diffusion de la Réforme et de l'humanisme en Allemagne, au XVIe siècle,
n'apporta aucune amélioration dans l'attitude des Gentils à l'égard des Juifs.
Les accusations de sacrifices humains et de profanation d'hostie continuèrent.
En dépit des interventions de certains humanistes, tel Johannes Reuchlin, en
leur faveur, ils furent de nouveau expulsés de plusieurs villes. Les
«mystères», pièces de théâtre très populaires, et les légendes du folklore
national les décrivaient comme les assassins du Christ, les détracteurs de la
Vierge, les complices de Satan et les alliés des Turcs. Martin Luther lui-même,
après avoir échoué dans sa tentative de les convertir, exigea qu'ils fussent
condamnés à des travaux forcés ou expulsés.
Au Moyen Âge, la ligne de
séparation entre Juifs sépharades, vivant en Provence, et ashkénazes, établis
dans le Nord-Est, passait par la France. Après l'invasion de l'Espagne par les
Almohades, beaucoup de Juifs s'exilèrent en Provence où ils apportèrent une
contribution remarquable à la vie intellectuelle en enrichissant la Halakhah,
la jurisprudence rabbinique, et en effectuant des commentaires, des traductions
et des recherches grammaticales, scientifiques, philosophiques et médicales. Au
XIVe siècle, les Juifs de Provence furent persécutés mais le XVe siècle
leur fut, dans l'ensemble, favorable. Des désordres éclatèrent
en 1484-1485, après que la Provence eut été rattachée au royaume de
France. Le roi Louis XII ordonna l'expulsion des Juifs de Provence
en 1498 et en 1500. Cette mesure fut exécutée en 1501. Ceux qui
choisissaient de se convertir pouvaient rester, à condition de s'acquitter
d'une taxe spécifique, créée en 1512. En 1669, encore, le parlement
de Provence confirma l'interdiction qui leur était faite de s'établir en
Provence.