Histoire du peuple Juif

 

CHAPITRE 1

À bien des égards, le peuple juif se singularise des autres peuples du monde. Après environ douze siècles de présence dans leur propre pays, pendant lesquels ils élaborèrent un monothéisme et une éthique universelle qui devaient plus tard servir de fondement au christianisme et à l'islam (les tombes que la tradition attribue aux Patriarches, à Hébron, sont également vénérées par les Juifs et par les musulmans), les Juifs furent dispersés à travers le monde.                                        

 

En dépit de cette dispersion, connue sous le nom de Diaspora, ils parvinrent cependant à préserver partout leur identité. Beaucoup d'entre eux se distinguèrent par leur science et leur culture. Ils furent persécutés un peu partout, mais, dès que les mesures anti-juives leur laissaient quelque répit, par exemple pendant «l'âge d'or» en Espagne, après leur émancipation ou lorsque les «Lumières» imprégnèrent les sociétés européennes des XVIIIe et XIXe siècles, leur contribution à l'œuvre civilisatrice fut exemplaire. Dans toute la Diaspora, ils parvinrent à conserver des liens affectifs et religieux avec la Terre sainte et, à la fin du XIXe siècle, à mettre en place une politique de retour en Palestine. En dépit de l'extermination de près de six millions d'entre eux par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale soit 40 % des Juifs d'Europe , ils ont pu réaliser, en 1948, leur rêve, vieux de deux millénaires, de recréer l'État d'Israël.          
 

Le peuple juif: terminologie et usages

Le mot «Juif» vient, à travers le grec Ioudaios et le latin Judaeus, de l'hébreu Yehudi, qui désignait à l'origine les membres de la tribu de Juda, puis, à la fin de la période biblique, tous les Juifs (Esther 2 : 5). Au début de la période biblique, les ancêtres des Juifs étaient appelés les «enfants d'Israël», Israël étant le nom qui fut donné à Jacob après sa rencontre avec l'ange (Genèse 32: 29). Lorsqu'ils rencontraient des étrangers, les Juifs se désignaient sous le nom d'Ivrim ([peuple venu] d'au-delà [du fleuve]); Ivrim donna en latin Hebraeus, et en vieux français Ébreu ou Hébreu. Le terme «Israélite» qui, dès le XIXe siècle, fut synonyme de «Juif», dérive de l'expression «enfants d'Israël».                      


Bien que, par les vicissitudes de leur histoire, les Juifs aient été dispersés partout dans le monde, ils conservèrent toujours le sentiment de constituer une nation, ou plus exactement un peuple am Yehudi (peuple juif) ou am Yisraël (peuple d'Israël) , et la conviction, perdurant au cours des siècles, d'être le peuple élu les conforta à travers les aléas de leur longue histoire.                                                                                                                 
La seule définition généralement acceptée de l'appartenance au peuple juif est celle qui se fonde sur la Halakhah, le code traditionnel de la religion juive, selon lequel est juive toute personne née d'une mère juive ou convertie au judaïsme.            
 

La Diaspora

En 1996, le nombre des Juifs dans le monde était approximativement de 14,7 millions (mais il faut tenir compte de l'inexactitude des statistiques dans de nombreux pays), dont 4,77 millions en Israël (33 % de la population juive mondiale). Dans la plupart des pays de la Diaspora, les communautés juives se caractérisaient par un faible taux de natalité et une population plutôt âgée; un taux élevé de mariages mixtes ayant pour conséquence un déficit dans le nombre des enfants reconnus comme juifs, et un taux élevé d'assimilation. En revanche, chez les Juifs d'Israël, le taux de natalité demeure relativement élevé, la population relativement jeune, il n'y a pratiquement pas de mariages mixtes et la balance des migrations reste positive.                       

  

En 1996, 6,2 millions de Juifs vivaient en Amérique (principalement aux États-Unis, dont la communauté représente à elle seule 43,5 % du total mondial, en Argentine et au Canada); 4,9 millions en Asie (principalement en Israël, mais aussi dans d'anciennes républiques soviétiques), et 1,7 million environ en Europe de l'Ouest, la communauté juive française comptant environ 646 000 membres.                                                                                                  
 

Des origines à la destruction du premier Temple


Les récits plus ou moins légendaires du livre biblique de la Genèse sont les seules sources directes dont nous disposons pour établir l'origine des Hébreux et la vie de leurs premiers ancêtres, que l'on désigne sous le nom de Patriarches: Abraham, Isaac et Jacob. Les récits, dans leur ensemble, présentent un tableau authentique de la vie dans le Croissant fertile pendant la première moitié du deuxième millénaire avant J.-C., au moment où des populations sémitiques occidentales entrent dans l'arène de l'histoire. Il semble également qu'il y ait eu quelque relation entre les premiers Hébreux et ces groupes sociaux et militaires que des documents du Moyen-Orient désignent sous le nom de Habiru ou Apiru. Quoi qu'il en soit, selon la tradition biblique, les Hébreux sont originaires de Mésopotamie, et leur langue ancestrale est l'araméen. Ils constituent un clan semi-nomade, vivent sous la tente, la plupart du temps à proximité des villes cananéennes, élèvent des moutons, des chèvres et du bétail et pratiquent l'agriculture saisonnière. Le peuple des Patriarches adopta la langue des Cananéens, l'hébreu, que la Bible appelle «la langue de Canaan» (Isaïe 19 : 18) ou yehudit (juif). Ce qui les distinguait essentiellement, ainsi que leurs descendants, des Cananéens, était la conviction que leur Dieu (invoqué sous le très saint nom de Yahvé, qui fut ultérieurement remplacé par Adonaï, le Seigneur) leur avait prescrit des commandements religieux, éthiques et rituels, au premier rang desquels figurait l'interdiction d'adorer d'autres dieux.                  

  

  

L'Égypte et l'Exode

Selon la Bible, le peuple hébreu se constitua dans la région de Goshen, en Égypte. Il n'existe aucun autre document attestant la présence des «enfants d'Israël» dans ce pays. Cependant, le récit biblique de l'ascension sociale de Joseph, cet esclave devenu vice-roi, bien qu'il puisse inclure une modeste part de légende, accrédite, dans une large mesure, la thèse selon laquelle les Juifs de l'époque post-patriarcale vécurent et furent réduits en esclavage en Égypte. Le récit de l'Exode est rendu plausible par un papyrus égyptien attestant que des esclaves juifs de Goshen parvenaient parfois à prendre la fuite et à gagner le désert du Sinaï.                       

  

Débarrassé des fioritures de la légende, telles que les sept plaies d'Égypte, la traversée de la mer Rouge et la remise des deux «Tables de la Loi» par Dieu à Moïse sur le mont Sinaï, l'historicité de l'Exode est attestée par la marque que cet épisode a laissée dans la conscience des Hébreux et des Juifs. L'Exode est devenu la pierre angulaire de l'histoire du peuple juif, de sa religion et de sa nation. La Pâque juive commémore cet événement; d'autres fêtes s'y réfèrent ainsi que plusieurs préceptes de la Bible. Quant aux Dix Commandements, dont la révélation sur le mont Sinaï constitue le plus grand moment du récit de l'Exode, ils sont devenus le fondement du judaïsme, puis du christianisme et d'une grande partie de la tradition islamique.                                                                                                                     
 

Moïse

Le personnage central de l'Exode (au XIIIe siècle av. J.-C., environ) et de l'errance dans le désert est Moïse, dont la biographie, telle qu'elle nous est livrée par la Bible, se lit comme une épopée. Dans la conscience des Hébreux puis des Juifs de tous les temps, Moïse est le grand libérateur, le chef, le législateur, l'homme de Dieu et le «père des prophètes». Bien qu'aucune source extérieure à la Bible n'établisse qu'un tel homme ait réellement existé, l'histoire ultérieure d'Israël ne peut pas être conçue si l'on fait abstraction de Moïse, si bien que son existence doit être considérée comme un fait historique.             

  

  

Moïse mourut à l'est du Jourdain. C'est son disciple Josué qui fit traverser le Jourdain aux Israélites, conquit Jéricho et la plus grande partie de Canaan, à l'ouest du Jourdain. Des recherches récentes ont conduit à penser que la conquête de Canaan fut l'œuvre de tribus qui y firent, sans coordination, plusieurs incursions au cours du XIIIe siècle avant J.-C.                
 

L'époque des Juges

L'époque des Juges, qui commence à la mort de Josué, s'étendit du XIIIe au XIe siècle avant J.-C. Les Juges (c'est-à-dire les chefs de tribus) achevèrent la conquête de Canaan, libérèrent les tribus juives demeurées sous domination cananéenne et, surtout, luttèrent contre l'idolâtrie des Cananéens, qui séduisait beaucoup d'Israélites. Au terme de cette période, les tribus d'Israël contrôlaient la plus grande partie du pays à l'ouest du Jourdain, à l'exception de la zone côtière, qui demeurait sous l'autorité des Cananéens et des Philistins, et de certaines enclaves cananéennes, plus loin, dans l'arrière-pays. Les Juifs contrôlaient également de vastes régions situées à l'est du Jourdain.              

Le royaume unifié


L'époque des Juges prend fin lorsque les chefs des tribus d'Israël prennent conscience qu'ils doivent s'unir pour tenir tête aux peuples hostiles qui les entourent. Après l'échec de plusieurs tentatives (Juges 20), ils décidèrent que leur peuple avait besoin d'un roi «comme toutes les autres nations». Le prophète Samuel, qui exerçait une influence considérable sur toutes les tribus, donna, à contrecœur, son assentiment à l'élection d'un roi et sacra Saül, de la tribu de Benjamin, qui devint le premier roi d'Israël. Saül consacra une grande partie de son règne (environ 1026-1004 av. J.-C.) à combattre les Philistins, qui avaient quitté leurs «îles en mer» pour la Palestine, au début du XIIe siècle, et étaient devenus la puissance dominante dans la région côtière méridionale de la Palestine.                    

  

  

David et Salomon

Sous le règne de David (environ 1004-965 av. J.-C.), le royaume israélite devint une grande puissance de la région syro-palestinienne. David, après avoir enlevé Jérusalem aux Jébuséens, en fit sa capitale, défit les Philistins, établit sa souveraineté sur Ammon et Moab, à l'est du Jourdain, et conquit le Liban du Nord jusqu'à Hamath et la Syrie jusqu'à Thapsaque sur l'Euphrate (I Rois 5 : 4). David conclut un traité de paix avec Hiram, roi de Tyr. Il créa une armée, organisa l'administration du royaume et de ses dépendances, installa l'Arche d'alliance, symbole sacré du monothéisme juif, à Jérusalem, et élabora des projets de construction d'un palais et d'un temple dans sa nouvelle capitale. En dépit de toutes ces réalisations, David reste surtout célèbre en tant que «voix mélodieuse d'Israël», l'auteur de la plupart des Psaumes et le fondateur de la «maison de David». Son dernier descendant serait le Messie, et son trône, quand viendraient les temps messianiques, serait rétabli à Jérusalem.                   

  


Salomon (965-928 av. J.-C.), fils et successeur de David, consolida l'œuvre de son père. Il signa des traités avec les royaumes voisins, conclut de nombreux mariages, motivés par des raisons d'ordre politique, et établit des relations commerciales avec l'Arabie et d'autres pays. Il fortifia de nombreuses villes, divisa le royaume en douze régions administratives, dont trois à l'est du Jourdain, imposa des taxes de plus en plus lourdes à son peuple et institua la corvée. Avec l'aide technique et artistique d'Hiram, roi de Tyr, il édifia un temple à Jérusalem pour le Dieu d'Israël. La tradition a fait de Salomon un roi pieux et très sage, l'auteur de plusieurs livres du canon biblique, notamment les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques.             

  

  

Le schisme


À la mort de Salomon, le mécontentement des tribus du nord d'Israël les amena à se séparer de la maison de David et à créer le royaume d'Israël. Désormais, la maison de David ne régnera plus que sur le royaume de Juda, au sud. Jéroboam Ier, fils de Nebat, devint le premier roi d'Israël. Il régna de 930 à 910 avant J.-C. Ses victoires sur les Assyriens et les Syriens sont attestées par des textes assyriens.                     

  

Les Prophètes

De cette époque datent les premiers écrits des prophètes hébreux parvenus jusqu'à nous. Prophétiser est un exercice charismatique et religieux dont l'origine remonte, selon la tradition, à l'époque de Moïse. La sœur de Moïse prophétisait, et ses disciples Eldad et Medad prophétisèrent au moins une fois. La tradition se poursuivit sous les Juges (Deborah et Samuel), sous Saül (groupes de prophètes), sous David (Nathan), ainsiq que sous Achab et ses successeurs en Israël (Élie, Michée, Élisée). Ces premiers prophètes, ardents défenseurs et porte-parole de Yahvé, combattirent inlassablement les tendances des Israélites à l'idolâtrie, mais ne nous ont pas laissé de documents écrits. Leur existence est attestée seulement par les livres historiques de la Bible. Les premiers prophètes scripturaires de la Bible sont Amos, Osée, Michée et Isaïe, qui vécurent au VIIIe siècle avant J.-C. Ils stigmatisent les péchés des hommes qui sont des fautes contre Yahvé, annoncent le jugement dernier et la damnation des pécheurs («le Jour de Yahvé»), et prêchent non seulement le monothéisme, mais une éthique universelle.                    

Israël

Le royaume d'Israël fut conquis en 772 avant J.-C. par les Assyriens. Les vainqueurs déportèrent 27 000 habitants de Samarie, la capitale, et d'autres villes vers les frontières orientales de l'Empire, et remplacèrent les vaincus par des populations babyloniennes et syriennes. On pense que les Samaritains actuels proviennent d'un métissage entre ces colons étrangers et les paysans juifs qui étaient restés sur leur terre.                  

  

  

 

Juda

Juda, le royaume du Sud, parvint à préserver son indépendance pendant encore 136 ans. Les événements les plus importants de cette période furent la découverte, en 622 avant J.-C., d'une copie de la Loi, un prototype du Deutéronome, dans le temple de Jérusalem, et les réformes religieuses entreprises par le roi Josias (639-609 av. J.-C.), qui fit démolir les sanctuaires locaux et s'attacha à éradiquer toute trace de paganisme (II Rois 23). Jérusalem devint donc le lieu privilégié de prière des Juifs, ce qui les attacha à la Ville sainte de manière indéfectible. Le petit-fils de Josias, Joachim, fut défait par Nabuchodonosor II, roi de Babylone, en 597 avant J.-C., fait prisonnier et déporté. Sédécias fut placé sur le trône en son lieu et place et régna de 596 à 586 avant J.-C. En dépit des objurgations du prophète Jérémie, qui clamait que la sûreté de Juda exigeait qu'il obéit à Babylone, Sédécias se rangea au côté du pharaon Hophra et se révolta contre Nabuchodonosor. Le roi de Babylone mit alors le siège devant Jérusalem et la conquit en 586 avant J.-C. Il détruisit le Temple, fit crever les yeux de Sédécias et le déporta à Babylone ainsi que de nombreux autres prisonniers.                       

  

 

----------------------------------------------

 

CHAPITRE  2

L'exil à Babylone

En dépit de ses malheurs, le peuple de Juda ne connut point une désagrégation sociale, culturelle et religieuse semblable à celle qui était advenue aux Israélites du royaume du Nord. Les enseignements des prophètes judéens, Isaïe et ses successeurs du VIIe siècle: Sophonie, Nahum et Habacuc; les réformes religieuses mises en œuvre par les rois Ézéchias et Josias; et des personnalités d'un charisme exceptionnel comme les prophètes Jérémie et Ézéchiel à Babylone, lui permirent de préserver son identité.            

  

À Babylone, les exilés du royaume de Juda constituaient une communauté distincte au sein de laquelle la pratique religieuse prit, de plus en plus, la place du sentiment national. Leurs chefs, qui parvinrent souvent à acquérir richesses et pouvoir, élaborèrent un nouveau code théologique et juridique. C'est à cette époque que se cristallisèrent les concepts selon lesquels les Juifs constituent le Peuple élu de Dieu, et l'étude de la Loi un idéal de vie. Ainsi, à côté d'Ézéchiel et du Deutero-Isaïe, prophète anonyme de Babylone à l'époque de Cyrus, dont les prophéties sont ajoutées au Livre d'Isaïe, qui fut le plus grand des poètes parmi les prophètes hébreux, émergèrent des hommes comme Ezra, qui portait le titre de sofer (scribe), désignant un érudit se consacrant à l'étude approfondie de la Loi.                                                  
 

Retour de Babylone

Lorsque le grand Cyrus, fondateur de l'Empire perse, conquit Babylone (538 avant J.-C.), il permit aux peuples captifs de retourner dans leurs pays d'origine et d'y reconstruire leurs temples. Cette date marque le début du mouvement «sioniste» dans l'histoire juive. Des groupes d'exilés commencèrent à regagner leur pays: Zorobabel, petit-fils du roi de Juda Joachim, devint gouverneur de Jérusalem; Josué assura les fonctions de Grand Prêtre; l'autel de Yahvé fut reconstruit; et, vers 520 avant J.-C, apparurent de nouveaux prophètes: Aggée et Zacharie. En 516 avant J.-C., un Temple aux proportions modestes fut reconstruit.                   

  

Après une période de difficultés, au milieu du Ve siècle avant J.-C., Néhémie, haut fonctionnaire juif à la cour d'Artaxerxès Ier, fut autorisé à se rendre à Jérusalem pour en reconstruire les murailles. Il y servit en qualité de gouverneur. Il fut rejoint par Ezra qui mit en vigueur des lois religieuses strictes, développa le service du Temple et édicta l'interdiction des mariages mixtes entre Juifs et femmes étrangères. Juda était devenu une théocratie, régie par la Loi de Dieu, ayant pour chef d'État un Grand Prêtre de la lignée de Sadoq, Grand Prêtre de Jérusalem sous David et Salomon, et dirigée par un gouverneur nommé par le roi de Perse.                                                                                                   
 À cette époque, une communauté juive s'installa en Égypte dans l'île d'Éléphantine, sur le Nil, près de la frontière méridionale. Cette communauté comprenait des mercenaires qui assuraient des missions défensives. Lorsque les Babyloniens s'étaient emparés de Jérusalem, en 586 avant J.-C., un groupe de Judéens s'était enfui en Égypte, emmenant avec eux le vieux prophète Jérémie. Depuis le VIe siècle avant J.-C. jusqu'aux années 1948-1970, période de leur dernier exode, les Juifs ont maintenu la présence continue d'une communauté souvent florissante en Égypte.
             
 

Les Juifs sous les tutelles grecque et romaine

La conquête de l'Orient par Alexandre le Grand (356-323 avant J.-C.) marque pour les Juifs le début d'une nouvelle période de leur histoire. La diffusion de l'hellénisme dans les trois pays habités par la plupart des Juifs de cette époque Juda, l'Égypte et Babylone les exposa à des influences culturelles nouvelles, que beaucoup d'entre eux trouvèrent si séduisantes qu'ils ne purent y résister, même au prix de l'abandon des traditions et des valeurs juives. Après la mort d'Alexandre, Juda tombe sous la férule ptolémaïque. Puis, en 200 avant J.-C., le pays est soumis par Antiochus III, de la dynastie des Séleucides, souverain de Syrie, qui entreprend d'helléniser la région. Il fonde des villes grecques, notamment sur la côte méditerranéenne et autour de la mer de Galilée. L'administration de la population juive demeure le privilège du Grand Prêtre et du Conseil des Anciens.                   

  

Cette politique relativement tolérante cessa sous le règne d'Antiochus IV Épiphane (175-164 av. J.-C.), qui intervint sans ménagement dans les affaires privées de la communauté juive, mit en œuvre une politique coercitive d'hellénisation, pilla le Temple de Jérusalem, installa une garnison grecque dans la citadelle, et interdit l'observance des commandements de la religion juive. Beaucoup de Juifs se révoltèrent, conduits par le vieux prêtre Mattathias de la dynastie hasmonéenne.                     

  

 

 

La dynastie hasmonéenne

Les Hasmonéens, entraînés par Judas Maccabée, se révoltèrent et libérèrent Jérusalem (164 avant J.-C.); le Temple fut purifié (la fête juive de Hanoukkah commémore cet événement). Par la suite, pendant 130 ans, la Judée nom que les Romains donnèrent au royaume de Juda , demeura un royaume indépendant dont les monarques appartenaient aux dynasties hasmonéenne et hérodienne. Pendant la majeure partie de cette période, le territoire de la Judée comprenait la Palestine et l'Idumée (l'ancienne Édom), au sud-est de la mer Morte. Une lutte pour le pouvoir, au sein de la famille royale hasmonéenne, provoqua une intervention des Romains, en 63 avant J.-C., et l'établissement d'une tutelle romaine sur une Judée aux dimensions largement réduites, ne jouissant que d'une autonomie restreinte.                    
 

En 40 avant J.-C., Mattathias dit Antigone, dernier souverain de la dynastie hasmonéenne, parvint à rétablir l'indépendance de la Judée, avec l'appui des Parthes. Mais, trois ans plus tard, il fut défait par les Romains et supplanté par l'Iduméen Hérode (qui régnera de 37 à 4 av. J.-C.), loyal allié de Rome et qui, en qualité de roi de Judée, établit sa souveraineté sur la quasi-totalité de la Palestine occidentale et la plus grande partie de la Transjordanie. Hérode maintint la paix dans son royaume, bâtit des villes et des palais dans le style hellénistique, reconstruisit le Temple de Jérusalem, qui devint l'un des plus somptueux monuments du monde romain. Par ailleurs, il réduisit considérablement les pouvoirs du Grand Prêtre. 

  

Le testament d'Hérode partageait son royaume entre ses trois fils survivants (il avait fait mettre à mort ses trois autres fils). Il s'ensuivit un accroissement de la présence romaine: nomination de préfets de Judée qui furent ultérieurement appelés procurateurs. Les institutions juives locales parvinrent toutefois à garder une large autonomie, surtout la Grande Assemblée et le Sanhédrin, à Jérusalem, qui était l'autorité suprême en matières juridique et religieuse.                              
 

Les sectes juives                      

  

Les Pharisiens

Peu après la libération dont les Hasmonéens furent la cheville ouvrière, une secte religieuse et politique, dont les adeptes étaient connus sous le nom de Pharisiens, fit son apparition et occupa une position dominante. Les Pharisiens pensaient, par exemple, que les anciennes lois devaient être adaptées aux conditions nouvelles, croyaient à la résurrection des morts, à la récompense des bons et au châtiment des méchants dans l'autre monde, et à l'origine divine de la Torah écrite (appelée abusivement Loi) et de la Loi orale fondée sur la tradition. Les Pharisiens instaurèrent la prière à la synagogue et dans les foyers, et firent de l'étude de la Loi mosaïque une obligation pour tous les Juifs. Les sages ou rabbins dont les enseignements furent compilés dans la Mishna (à partir de 200) et dans les deux Talmuds étaient des Pharisiens et l'influence qu'ils exercèrent sur l'évolution du judaïsme fut déterminante.                                                                          

Les Sadducéens

Les Sadducéens constituaient un parti conservateur implanté dans les villes; leurs adeptes, qui s'opposaient aux Pharisiens, étaient des prêtres, des aristocrates et de riches marchands. Ils officiaient dans le Temple, car ils attachaient une grande importance au culte sacrificiel, refusaient de reconnaître le caractère sacré de la Loi orale et croyaient que Dieu ne se préoccupait nullement des choses humaines.                                                

Les Zélotes

Animé par une grande ferveur messianique, un troisième parti, celui des Zélotes, apparu en l'an VI, prônait la résistance armée contre la domination de Rome et se livrait à des actes de terrorisme. Les derniers adeptes de cette secte furent les 960 Juifs qui, après la chute de Jérusalem (70), résistèrent dans la forteresse de Massada jusqu'en 73, puis se suicidèrent pour éviter d'être faits prisonniers par les Romains.                                                       

Les Esséniens

Un quatrième parti, celui des Esséniens, apparut à l'époque des révoltes hasmonéennes; il prônait l'ascétisme et la communauté des biens. La plupart des Esséniens, constitués en un ordre quasi monastique, vivaient dans le désert, au nord-ouest de la mer Morte. Ils accordaient une grande importance aux lustrations rituelles et n'admettaient pas la présence des femmes parmi eux. Les manuscrits de la mer Morte qui nous sont parvenus proviennent d'un groupe de Juifs proche des Esséniens: la secte de Qoumrân.                                                                                                  
Jésus de Nazareth ne peut pas être rattaché avec certitude à l'une ou l'autre de ces sectes. Ses affinités avec les Esséniens, par exemple, sont évidentes, mais n'excluent pas celles qu'il avait par ailleurs avec les Pharisiens. On lui donnait en effet le nom de rabbi, associé étroitement sinon exclusivement aux Pharisiens, et sa rhétorique était résolument pharisienne, bien qu'elle le conduisît à des conclusions différentes de celles des Pharisiens les plus célèbres de son époque.
               
 

 

Le triomphe de Titus

Des tensions de plus en plus fortes en Judée, en raison de la gestion tyrannique imposée par Rome, imposant lourdement les Juifs et favorisant ouvertement les autres communautés, et une ferveur messianique croissante parmi les Juifs induisirent un soulèvement, qui éclata à Jérusalem en 66. Après quelques succès initiaux, la résistance juive fut écrasée par Vespasien, qui fut proclamé empereur par ses légions (69). Avant de partir pour Rome, Vespasien remit le commandement de la Judée à son fils, Titus. Celui-ci fit le siège de Jérusalem, captura la cité affamée, la détruisit et rasa le Temple (70), dont seule une partie du mur occidental de soutènement fut épargnée. Connue aujourd'hui sous le nom de mur occidental ou mur des Lamentations, ce vestige est un lieu de prière sacré des Juifs. Trois ans plus tard, en 73, les légions romaines s'emparèrent de Massada, dernier bastion de la résistance juive.                                                                      
 

La culture juive dans la Diaspora

En raison de la chute de Jérusalem et du royaume de Juda, la Diaspora prit une importance primordiale pour le peuple juif. Après leur captivité à Babylone, en 586 avant J.-C., des Juifs s'étaient établis dans de nombreux autres pays. Ils se répandirent en Asie Mineure et en Perse. En Égypte, occupée par Alexandre, en 332 avant J.-C., une importante colonie juive hellénisante était apparue. Ces Juifs d'Alexandrie sont d'ailleurs à l'origine d'une riche littérature gréco-juive (par exemple, les écrits de Philon d'Alexandrie) et traduisirent la Bible en grec. Au IIe siècle, des colonies juives furent fondées à Cyrène, à l'ouest de l'Égypte, en Grèce et à Rome; un peu plus tard, en Espagne, en Gaule et au sein de nombreuses autres colonies romaines.                                                                                                                  

La survie des Juifs de la Diaspora, en tant que peuple, après la destruction du Temple et la chute de la Judée, est due principalement à l'institution de la synagogue comme centre de la vie religieuse. L'espoir messianique d'une rédemption future et du rétablissement du trône de David à Jérusalem remplaça l'attachement des Juifs à la terre d'Israël et leur fidélité aux autorités religieuses du Temple et aux rites qui s'y déroulaient.                                   
 

En Palestine même, l'influence des rabbins se substitua à celle des prêtres et des autorités séculières disparues avec la destruction du royaume de Judée. Les rabbins (par exemple, dans l'académie de Yavneh, le sage Yohanan ben Zakkaï et ses successeurs) prônèrent l'étude de la Torah et le remplacement des sacrifices par la prière quotidienne et la pratique de la charité.                                                                                                      
 Les valeurs religieuses des Juifs exercèrent une influence considérable dans le monde romain, si bien que les conversions au judaïsme y devinrent fréquentes. Au Ier siècle, environ 4,5 millions de Juifs vivaient dans l'Empire romain, soit 8,4 % de la population totale. En dehors de la sphère d'influence romaine, un exemple célèbre de conversion au judaïsme est celui de la famille royale d'Adiabène, royaume vassal de l'Empire parthe dans la haute vallée du Tigre. Il semble que le peuple ait quelque temps suivi l'exemple de ses souverains, mais, au IIe siècle, il se convertit au christianisme. Les seules communautés juives qui se maintinrent, en dehors de l'Empire romain, sont celles de Parthie (jusqu'en 226), de Perse (du IVe siècle av. J.-C. jusqu'à nos jours), du Yémen et d'autres régions de la péninsule Arabique (du IIe au XXe siècle).
                                

La révolte de Bar Kokheba

Pendant plusieurs décennies après la destruction de Jérusalem, rares furent les heurts entre Juifs et Romains. Les seules rébellions qui se produisirent en Mésopotamie, à Cyrène, à Alexandrie et à Chypre, entre 114 et 117, furent écrasées par les légions romaines. Toutefois, en 132, Simon Bar Kokheba prit la tête d'une importante rébellion en Palestine et combattit les Romains pendant trois ans. Il avait le soutien de Rabbi Aqiba, le plus grand érudit de son siècle, qui voyait en lui une figure messianique. Les lettres de Bar Kokheba, découvertes dans une grotte, à proximité de la mer Morte, confirment les récits talmudiques de ses exploits et de son rayonnement. Après sa défaite, les Romains interdirent Jérusalem et ses environs aux Juifs, y installèrent des colons non-Juifs, et bâtirent une ville romaine, Aelia Capitolina, sur les ruines de la Ville sainte.

 

Après trois conflits avec les Romains, au IIe siècle, les Juifs étaient devenus une communauté soumise qui reconnaissait que sa meilleure chance de survie était désormais de s'adapter aux us et coutumes des Gentils. Ils s'adonnèrent à des métiers autorisés par ces derniers, acceptèrent de payer les taxes supplémentaires que ceux-ci leur imposaient, souffrirent sans protester les injures et les vexations qu'on leur infligeait et, lorsque leur situation devenait par trop insoutenable, tentèrent de trouver ailleurs un endroit plus hospitalier. Pendant dix-huit siècles, l'histoire des Juifs fut celle de leur relation passive avec les Gentils et de leur évolution religieuse et intellectuelle.                                                             
 

Après la défaite de Bar Kokheba, la Galilée devint le centre des activités judaïques en Palestine. Elle était le siège du patriarcat, qui continua d'exister jusqu'en 425, et d'académies talmudiques à Tibériade, Sephoris et Oucha. C'est en Galilée, d'abord à Beth She'arim puis à Sephoris, que vécut Rabbi Judah Ha-Nasi, le patriarche (le chef) des Juifs de Palestine. Rédacteur de la Mishna, il codifia la Loi orale, les enseignements théologiques, juridiques et éthiques des Tannaïm, les maîtres rabbiniques des Ier et IIe siècles. Le Talmud de Jérusalem, ou Talmud de Palestine, constitue un témoignage de la continuité de la vie religieuse et intellectuelle en Palestine aux IIIe et IVe siècles. Compilé à Tibériade vers 425, il recueille les discussions érudites des Amoraïm (nom donné aux docteurs de l'époque), leurs décisions juridiques, les légendes et les récits, sous la forme de commentaires exhaustifs de la Mishna.                                                        

À partir du Iie siècle, les Juifs de Babylone furent dirigés par un Exilarque (Rech G’lutha) qui vivait dans un faste royal et exerçait les fonctions d’administrateur civil de la communauté autonome. Ses chefs religieux et intellectuels étaient les responsables des grandes académies de Nehardea, Soura et Poumbédita. Les enseignements des Amoraïm babyloniens se trouvent recueillis dans le Talmud babylonien, rédigé vers l’an 500, bien plus étendu et faisant davantage autorité que le Talmud palestinien. Pendant des siècles, l’étude du Talmud babylonien fut à la base de la vie des Juifs dans toute la Diaspora, et considérée comme un impérieux devoir religieux.                                         

--------------------------------------------------------

 

CHAPITRE  3

 

Les Juifs sous la tutelle de l'islam

Avec la conquête par les Arabes du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et de l'Espagne au VIIe et au début du VIIIe siècle, et la conversion forcée des populations de cette vaste région à l'islam, le milieu dans lequel vivaient la plupart des Juifs fut profondément modifié. La politique islamique à l'égard des peuples conquis était la conversion forcée, sous peine de mort, de tous les païens à la religion de Mahomet, mais autorisait les Juifs, les chrétiens et les zoroastriens, en tant que «peuples du Livre», c'est-à-dire détenteurs des Saintes Écritures et adorateurs d'un seul Dieu, à pratiquer leur religion, à condition de se soumettre à la loi civile islamique. Ces communautés devinrent des populations protégées (dhimmis), astreintes à des impôts spécifiques et soumises à des discriminations juridiques et sociales.                      

  

Dans quelques pays seulement, comme au Yémen, les Juifs purent continuer à travailler la terre. Ailleurs, la plupart d'entre eux furent obligés de quitter leur village et de s'établir dans les villes où ils exercèrent les métiers d'artisan ou de marchand, qui devinrent les occupations caractéristiques des Juifs dans les pays islamiques jusqu'au XXe siècle. Le plus souvent, leur statut économique n'était pas différent de celui de leurs voisins musulmans. La seule différence majeure, mis à part la religion, était que la plupart des musulmans ne savaient ni lire ni écrire alors que la plupart des Juifs de sexe masculin savaient lire l'hébreu.                                                                                                                 
 

Quelques Juifs des milieux les plus instruits se lancèrent dans la finance et le commerce sur une grande échelle. Certains devinrent trésoriers des rois, et une petite élite parmi eux parvint à des positions élevées. Ces hommes devinrent les mécènes des sciences et des lettres, et c'est en grande partie grâce à eux que, du Xe au XIIe siècle, la poésie, la linguistique, la philosophie, les sciences et la médecine hébraïques connurent un essor considérable en terre d'islam.        
 

À Babylone (Iraq)

En Babylonie, rebaptisée Iraq par les Arabes, les anciennes académies talmudiques étaient toujours aussi florissantes. Du VIe au XIe siècle, les géonim (pluriel de gaon qui signifie «éminence»), ou chefs, des deux meilleures académies de Soura et Poumbedita (situées depuis le IXe siècle à Bagdad) étaient reconnus comme les plus hautes autorités religieuses du monde juif tout entier. En revanche, les géonim de Palestine (du Xe au XIe siècle) n'avaient guère d'autorité en dehors de leur pays. 

  

L'œuvre la plus importante des géonim fut de rendre, sous la forme de réponses écrites (responsa), des décisions sur des questions d'ordre religieux et d'organiser des séminaires dans leur académie, deux fois l'an, pendant les mois d'Eloul et d'Adar, au cours desquels leur instruction était dispensée oralement. Le résultat de ces activités, ainsi que de celles des autres écoles juives d'Iraq, fut l'alphabétisation en hébreu et en araméen de la quasi-otalité des Juifs de sexe masculin.               
 

 

En Égypte

Après celle d'Iraq, la communauté juive la plus importante du Proche-Orient était celle d'Égypte. L'immense quantité de documents d'archives trouvés dans le Genizah du Caire (grenier de l'ancienne synagogue Ben Ezra de Fostat, aujourd'hui dans la banlieue du Caire), ses innombrables livres religieux, abîmés par l'usage intensif, attestent de l'activité débordante de cette communauté. Les Juifs d'Égypte étaient gouvernés par un nagid (prince). Maïmonide (1135-1204), qui est considéré comme l'un des plus grands esprits juifs du Moyen Âge, exerça cette fonction. Sauf pendant le règne du calife fou Al-Hakim (985-1021), qui persécuta les Juifs et les chrétiens, les conditions de vie des Juifs en Égypte furent généralement bonnes. Elles s'améliorèrent encore, toutefois, lorsque les Turcs occupèrent ce pays, à partir de 1517.               

  

Les Khazars

Bien que les Juifs ne pussent pas, sous peine de mort, faire de prosélytisme en terre islamique ou chrétienne, leur foi se propagea parfois dans le monde païen. Au VIIIe siècle, par exemple, la maison royale et la noblesse du peuple khazar, qui régnaient sur un puissant empire, dans la basse vallée de la Volga, se convertirent au judaïsme. Le royaume des Khazars fut ravagé à la fin du XIe siècle, et ils disparurent au XIIIe siècle. Certains de leurs descendants réussirent sans doute à survivre parmi les Karaïtes de Crimée ou se mêlèrent aux Juifs d'Europe orientale.     

Au Maroc

À la fin du VIIe siècle, il y avait, au Maghreb, de nombreuses tribus judéo-berbères. L'un des chefs de tribu, la légendaire reine-prophétesse Dahia al-Kahina, parvint à arrêter l'avance des Arabes pendant plusieurs années. Lorsque la conquête arabe fut achevée (après 670), les indigènes berbères se convertirent à l'islam et les Juifs devinrent la seule minorité non-musulmane d'importance. Sous les Idrissides (788-974) et leurs successeurs, et tout particulièrement sous les Almoravides (1055-1146), ils vécurent dans de bonnes conditions et connurent un épanouissement intellectuel remarquable. La cité de Fès donna naissance ou asile à deux grands philologues juifs, Dunash ibn Labrat (vers 920-990) et David Hayyuj (vers 940-1010), ainsi qu'au premier codificateur post-talmudique de la loi juive, Isaac Alfassi (1013-1103). Sous les Almohades (1146-1267), par contre, les Juifs furent souvent persécutés, et le port obligatoire d'un insigne discriminatoire leur fut imposé.                       

  

À la fin du XIVe siècle, avec le déclin de l'Occident islamique, les Juifs du Maroc connurent, eux aussi, un affaiblissement matériel et spirituel. Le premier ghetto, ou mellah selon le terme marocain, fut créé à Fès en 1438. L'arrivée de milliers de réfugiés juifs en provenance d'Espagne et du Portugal en 1391, 1492 et 1496 engendra des tensions avec la communauté juive indigène arabophone. Quelques années plus tard, un processus d'assimilation avec les Sépharades, dont certains atteignirent des positions élevées auprès du roi, commença toutefois à s'amorcer.                  

L'«Âge d'or» en Espagne

C'est en Espagne, sous la domination arabe (du Xe au XIIIe siècle), que la culture juive médiévale parvint à son plus haut niveau et qu'elle connut un véritable «âge d'or». L'Espagne fut conquise par les Arabes, pour la première fois, en 711. Sous leur souveraineté, la position des Juifs, détestable sous les Wisigoths, s'améliora rapidement. Les Juifs les plus talentueux occupaient une position élevée auprès des monarques; certains furent ministres ou même commandants des armées. Suivant l'exemple des princes arabes et des vizirs, qui étaient les protecteurs des arts et des sciences, les dirigeants juifs apportèrent leur soutien généreux à leurs coreligionnaires érudits ou poètes. L'un des premiers d'entre eux fut Hasdaï Ibn Shaprout (vers 915-970), ministre et médecin personnel de Abd al-Rahman III, calife de Cordoue. Samuel Ha-Nagid (Ibn Nagrela; 993-1056), homme d'État, vizir, général de l'armée de la cour de Grenade, fut à la fois mécène et érudit ainsi que poète. Salomon Ibn Gabirol (1021-1053), l'un des trois plus grands poètes juifs du Moyen Âge figurait parmi ses protégés. Les deux autres grands poètes furent Moïse Ibn Ezra (1055-1135) et Judah Ha-Lévi (1075-1141), auteur du célèbre traité philosophique, Sefer ha-Kouzari (Livre des Khazars).               

  

À partir du Xe siècle, les Juifs d'Espagne font montre d'une productivité intellectuelle étonnante, dans tous les domaines où la culture arabe excelle. Tandis que les Arabes étudient l'islam, les Juifs se consacrent à l'étude de la religion, de la philosophie et du droit juifs. Dans le même temps que les Arabes procèdent à une étude scientifique de leur langue, les Juifs fondent l'étude linguistique de l'hébreu. Tandis que les Arabes écrivent des poèmes en langue arabe, les Juifs composent des vers en hébreu. Les uns et les autres étudient et pratiquent la médecine et font avancer la recherche scientifique. La poésie connaît alors un essor tel que les vers de près de 3 000 poètes juifs de cette période médiévale de cohabitation entre Juifs et Arabes ont été conservés par la postérité.                                                                          
 

 

Avant la fin de cet «âge d'or», d'éminents kabbalistes, apparus au sein de leur communauté, permirent aux Juifs d'Espagne d'apporter une nouvelle importante contribution au judaïsme. L'un des plus célèbres d'entre eux est Moïse de Léon, auteur du Zohar, immense commentaire mystique du Pentateuque que les Hassidim considèrent comme presque aussi sacré que la Bible.                                                                                                                 
 Comme en Afrique du Nord, les Juifs de l'Espagne islamique furent opprimés et persécutés par les Almohades. Au commencement de la Reconquista (reconquête de l'Espagne par les chrétiens), les droits des Juifs furent d'abord garantis en divers lieux (à Tolède, par exemple, en 1085), mais, rapidement, les souverains chrétiens adoptèrent une politique de plus en plus intolérante à leur égard. Des massacres se produisirent. Ainsi, en 1391, quelque cinquante mille Juifs furent massacrés en Aragon et en Castille dans une suite d'explosions de violences populaires. L'année 1492, qui vit s'achever la reconquête de l'Espagne par les catholiques, marqua la fin de la présence juive dans ce pays. Cette année là, ils furent tous expulsés d'Espagne. En 1496, ils furent chassés du pays voisin, le Portugal.
                 
 

Après l'expulsion d'Espagne

La plupart des exilés espagnols et portugais trouvèrent refuge dans les pays islamiques d'Afrique du Nord et du Proche-Orient méditerranéen, notamment dans les villes de l'Empire ottoman qui, depuis 1517, incluait la Palestine. L'afflux des exilés sépharades conduisit au développement de riches   économiquement et culturellement  communautés juives en Turquie. La Kabbale connut dans ce milieu un rayonnement sans précédent, notamment dans la ville de Safed, au XVIe siècle, sous l'impulsion de grands penseurs mystiques tels que Moïse Cordovero (1522-1570), Isaac Luria (1534-1572), et Hayyim Vital (1543-1620). Certains Juifs parvinrent à des positions éminentes en Turquie ottomane, tels Gracia Nasi (vers 1520-1579) et son neveu Don Joseph Nasi (vers 1520-1579). Ce dernier essaya de développer une cité juive autonome à Tibériade, en 1561. En 1566, le sultan Selim l'éleva à la dignité de duc de Naxos et des Cyclades.                                          

Quelques exilés d'Espagne gagnèrent les Pays-Bas, d'autres l'Angleterre; en nombre moindre, certains tentèrent de trouver refuge en France (Bordeaux, Bayonne). Ceux qui avaient choisi de demeurer dans la péninsule Ibérique furent baptisés de force. Certains, comme ceux de Majorque, devinrent des catholiques pratiquants, connus plus tard sous le nom de Chuetas. D'autres, les Marranes, feignirent d'adopter le christianisme, mais continuaient en secret à «judaïser», c'est-à-dire à conserver les pratiques du judaïsme; ils devaient vivre dans la crainte d'être découverts par l'Inquisition et de mourir brûlés sur le bûcher, comme ce fut le cas pour les premiers Marranes à Séville en 1481, lors d'un immense autodafé.               
 Partout où les exilés d'Espagne s'établirent, ils constituaient l'élite des colonies juives qui les avaient accueillis, et conservèrent leur langue, le ladino, ou judéo-espagnol, espagnol médiéval mâtiné d'un certain nombre mots hébreux indispensables pour rendre compte de la culture juive.
                                                                
 

Sépharades et Ashkenazes

Vers le XIIe siècle, la population juive mondiale s'élevait à environ 1,5 million de personnes, alors qu'au Ier siècle elle était de 4,5 millions. Cette diminution drastique est due aux effusions de sang pendant la guerre judéo-romaine de 66 à 70, aux massacres qui furent perpétrés au moment des révoltes juives du IIe siècle, aux conditions inhumaines que durent supporter les Juifs en Europe lorsqu'ils s'y établirent à partir du IIIe siècle, aux persécutions mises en œuvre par la hiérarchie catholique, aux guerres de conquête des Arabes pendant les VIIe et VIIIe siècles, aux conversions forcées en divers lieux et aux massacres pendant les croisades.                                                                                
Au XIIe siècle, 1,4 million de ces Juifs, soit 93,3 % d'entre eux, vivaient dans des pays arabes ou islamiques. Ce n'est qu'à une époque relativement récente qu'ils reçurent le noms de Sépharades (c'est-à-dire «Espagnols»). Ils parlaient le ladino (judéo-espagnol) ou les langues des pays dans lesquels ils vivaient (arabe, araméen, persan). Les autres 100
 000, soit 6,7 % de l'ensemble, établis en pays chrétiens, étaient connus sous le nom d'Aschekenazes («Allemands»). Ils parlaient le yiddish (judéo-allemand) et continuèrent à parler cette langue partout où ils émigrèrent, surtout en Europe orientale.        
 À partir du XIIIe siècle, le nombre des Ashkénazes devint progressivement supérieur à celui des Sépharades, et jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle, la prédominance démographique des Ashkénazes dans la société juive des temps modernes fut évidente.
                                                                                                   
 

Les Juifs en Europe chrétienne

À partir du IVe siècle, les Juifs, qui étaient dispersés principalement dans les régions méditerranéennes, eurent à faire face à une domination chrétienne de plus en plus forte. Les persécutions qui leur furent imposées par les chrétiens contrastent avec la relative tolérance dont ils avaient bénéficié dans l'Empire romain, en terre païenne. Des décrets anti-juifs furent pris par les conciles des Églises, les premiers à Elvira, en Espagne, en 312, et à Nicée en 325. À partir du VIe siècle, à l'exemple de l'empereur Justinien, on tenta d'obliger les Juifs à abandonner toute étude des textes post-bibliques ou bien de les forcer à se convertir au christianisme, comme ce fut le cas en Espagne wisigothique. Pour les pousser à l'apostasie, on leur promit des avantages économiques ou on utilisa des pressions de toute sorte, comme sous le pontificat de Grégoire Ier. C'est essentiellement en raison de ces événements que les Juifs gagnèrent de nouveaux pays, et, au VIe siècle, s'installèrent dans ce qui est aujourd'hui le territoire français, dans l'espoir d'y trouver une vie meilleure.                                    
Cette période marque le début des divergences d'attitudes à l'égard des Juifs entre l'autorité laïque et l'autorité religieuse. Cette conjoncture perdurera pendant des siècles. L'Église les considérait comme les ennemis de Dieu et s'efforçait de les convertir, ou, en cas d'échec, de les mettre à l'écart de la majorité chrétienne et de les maintenir en état d'infériorité. L'autorité civile, cependant, qui reconnaissait leur valeur économique et leurs talents commerciaux et financiers, leur accordait parfois
 et de manière précaire  sa protection afin qu'ils pussent mener à bien leurs affaires.                                      
 Après l'éclatement de l'Empire romain, les Juifs continuèrent à se disperser dans toutes les régions de l'Europe, constituant partout de petites minorités parmi les Gentils. Leur mode de vie et, le plus souvent, leur existence même dépendaient du bon vouloir des dirigeants, civils ou religieux, ainsi que de l'attitude à leur égard des populations des villes et des villages dans lesquels on leur permettait de vivre. Pour ces raisons, la condition des Juifs fut extrêmement variable d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre, et, souvent, d'un lieu à l'autre à l'intérieur d'un même pays. Alors que dans le monde islamique ils vécurent dans un environnement généralement tolérant, ils furent, en Europe chrétienne, souvent victimes de persécutions et de massacres. Mais il serait erroné de croire que la relation des chrétiens envers les Juifs à cette époque ait été seulement marquée par la haine. La fin du Moyen Âge et le début des Temps modernes furent une période de guerres, de famines et d'épidémies quasi incessantes en Europe. Dans ces circonstances, les mesures anti-juives qui furent adoptées, même durant les trois siècles tragiques, entre 1096 et 1391, n'apparaissent que comme des éruptions, redoutables certes, mais sporadiques et, dans l'ensemble, malgré la dureté des temps, les relations entre Juifs et chrétiens demeurèrent souvent normales, c'est-à-dire, pacifiques, et même parfois cordiales.
                                                         
 

En pays germaniques

Au Xe siècle et pendant la majeure partie du XIe, le statut des Juifs ne fut pas défavorable. En divers lieux, ils obtinrent des droits étendus, commerciaux et politiques, notamment à Spire et à Worms, en Rhénanie, en 1074 et en 1090. Cependant, même pendant cette période, il y eut ça et là des flambées de persécutions ainsi que des expulsions, comme à Metz en 1012. La recrudescence du fanatisme religieux qui se manifesta après la première croisade, en 1096-1099, fut à l'origine de massacres des Juifs dans toute la Rhénanie et dans les territoires limitrophes. Par la suite, chaque période d'agitation ou de mécontentement devint l'occasion de violences anti-juives. Des massacres furent perpétrés par le noble allemand Rindfleisch en 1292 à Rottingen, dont les bandes ravagèrent près de cent cinquante communautés en Bavière et en Autriche, massacrant plus de cent mille Juifs, et les bandes dites d'«exterminateurs de Juifs» se déchaînèrent en Bavière en 1336. Persuadée que les Juifs étaient à l'origine de la peste noire, la populace détruisit plus de 200 communautés israélites. Beaucoup de Juifs cherchèrent alors refuge dans des contrées situées plus à l'est, en Pologne, où les rois, après que leur pays eut été ravagé par les invasions des Tartares, entre 1240 et 1241, encourageaient l'immigration de marchands en provenance d'Allemagne, Juifs inclus. À la fin du Moyen Âge, les Juifs furent expulsés de la plupart des grandes villes d'Allemagne. Au XVIe siècle, les seules communautés juives d'importance qui subsistaient étaient celles de Worms et de Francfort.             

                 

De nombreux Juifs cherchèrent consolation dans la mort pour la «sanctification du Nom», c'est-à-dire le suicide plutôt que la conversion, et dans l'étude du Talmud, considérée comme l'activité la plus pieuse et la plus méritoire. Ils sont également à la source d'un courant mystique et piétiste qui émergea aux XIIe et XIIIe siècles, les hassideï Achkenaz («les hommes pieux d'Allemagne»), précurseur des recherches kabbalistes en Espagne.               
 Il est à noter que la Rhénanie, théâtre de dévastations périodiques, était cependant le centre de la vie intellectuelle juive en Allemagne. À Metz, par exemple, Gershom ben Judah (960-1028), plus connu sous le surnom de «Lumière de l'Exil», convoqua le synode qui prit les décrets interdisant la polygamie et le divorce sans le consentement de l'épouse. Ces décrets furent respectés par tous les Ashkénazes. L'académie talmudique de Gershom à Metz, la première de ce type dans la diaspora ashkénaze, acquit une telle renommée qu'elle attira des étudiants de bien des pays, parmi lesquels Rashi, érudit célèbre venu de France. En dépit des persécutions et des massacres, la formation assurée par les rabbins d'Allemagne se perpétua jusqu'au milieu du XIIIe siècle.
                                                                                 
             Au XVe siècle, les persécutions connurent une forte recrudescence. Les Juifs furent chassés de nombreuses villes et régions. Parmi les accusations régulièrement portées contre eux figuraient la profanation de l'hostie et le meurtre d'enfants chrétiens dont le sang aurait été mêlé à la pâte du pain azyme. Beaucoup durent alors trouver refuge dans de petites villes ou des villages où ils s'adonnèrent à de nouvelles activités et continuèrent à étudier la Loi.
                             
            La diffusion de la Réforme et de l'humanisme en Allemagne, au XVIe siècle, n'apporta aucune amélioration dans l'attitude des Gentils à l'égard des Juifs. Les accusations de sacrifices humains et de profanation d'hostie continuèrent. En dépit des interventions de certains humanistes, tel Johannes Reuchlin, en leur faveur, ils furent de nouveau expulsés de plusieurs villes. Les «mystères», pièces de théâtre très populaires, et les légendes du folklore national les décrivaient comme les assassins du Christ, les détracteurs de la Vierge, les complices de Satan et les alliés des Turcs. Martin Luther lui-même, après avoir échoué dans sa tentative de les convertir, exigea qu'ils fussent condamnés à des travaux forcés ou expulsés.
                     
 

 

En France

Au Moyen Âge, la ligne de séparation entre Juifs sépharades, vivant en Provence, et ashkénazes, établis dans le Nord-Est, passait par la France. Après l'invasion de l'Espagne par les Almohades, beaucoup de Juifs s'exilèrent en Provence où ils apportèrent une contribution remarquable à la vie intellectuelle en enrichissant la Halakhah, la jurisprudence rabbinique, et en effectuant des commentaires, des traductions et des recherches grammaticales, scientifiques, philosophiques et médicales. Au XIVe siècle, les Juifs de Provence furent persécutés mais le XVe siècle leur fut, dans l'ensemble, favorable. Des désordres éclatèrent en 1484-1485, après que la Provence eut été rattachée au royaume de France. Le roi Louis XII ordonna l'expulsion des Juifs de Provence en 1498 et en 1500. Cette mesure fut exécutée en 1501. Ceux qui choisissaient de se convertir pouvaient rester, à condition de s'acquitter d'une taxe spécifique, créée en 1512. En 1669, encore, le parlement de Provence confirma l'interdiction qui leur était faite de s'établir en Provence.              

  

Dans le nord de la France, les intellectuels juifs se consacraient à la rédaction de commentaires de la Bible et du Talmud, à l'écriture de poèmes liturgiques et aux débats théologiques. Rashi (Rabbi Shlomo ben Yitzhak, 1040-1105), le plus célèbre commentateur de la Bible et du Talmud de l'époque médiévale, est né à Troyes. Après des études en Rhénanie, il retourna dans sa ville natale, où il fonda une académie qui demeura le centre européen d'études talmudiques le plus actif, jusqu'au XIVe siècle.                                                                                  
            La vie communautaire juive en France était réglementée par des synodes qui se tenaient de manière épisodique, et auxquels participaient les représentants de nombreuses communautés juives du royaume et, parfois, d'Allemagne. Ce fut le cas à Troyes en 1150 et en 1160, et à Saint-Gilles en 1215.
                                 
               Dans une période plus ancienne, au XIe siècle, les Juifs furent accusés avoir été les complices du calife Al-Hakim, qui avait détruit le Saint Sépulcre à Jérusalem, et subirent de terribles persécutions dans tout le pays. Bien qu'elles eussent cessé sous le pape Jean XVIII (1004-1009), ces persécutions reprirent sous le roi Robert le Pieux (996-1031) et empirèrent lors de la première croisade (1096-1099), entraînant de nombreux meurtres et les conversions forcées des communautés de Rouen et de Metz. Les premières exécutions de Juifs en France se produisirent à Blois, en 1171, où 31 personnes (hommes, femmes et enfants) furent immolées par le feu. En 1182, le roi Philippe Auguste décréta l'expulsion des Juifs du royaume de France, mais des motivations économiques le conduisirent à autoriser leur retour en 1198.
 
            Une délégation de Juifs du Midi de la France s'efforça d'obtenir que le quatrième concile
œcuménique du Latran (1215) n'adopte pas de nouvelles mesures anti-juives. Les prêts avec intérêt aux chrétiens furent cependant interdits aux Juifs, qui furent condamnés à porter des vêtements distinctifs, à rester chez eux lors des fêtes chrétiennes; interdiction leur était faite de «blasphémer», et d'occuper un emploi public. Bien que ces lois eussent souvent été relativement peu suivies d'effet, elles rendirent la vie des Juifs de plus en plus difficile et contribuèrent à fortifier les sentiments d'hostilité à leur égard et à la diffusion de ce que l'on allait nommer l'antisémitisme. Le port d'un signe distinctif (la rouelle) ou du chapeau pointu juif, incliné d'une façon spécifique, fut imposé, à de multiples reprises, par des édits locaux ou nationaux, au cours du XIIIe siècle.                
                En 1236, de cruelles persécutions éclatèrent en Bretagne, en Anjou et dans le Poitou. En 1240, les Juifs furent expulsés de Bretagne. Parfois ils furent obligés de s'engager dans des controverses publiques avec des théologiens chrétiens. À Paris, en cette même année, une controverse célèbre se déroula à propos du Talmud («la dispute de Paris»). Le Talmud fut brûlé en place publique en 1242. Plusieurs procès pour sacrifices humains, dont l'issue pouvait être la condamnation au bûcher, et des massacres, eurent lieu en de nombreux endroits. En 1289, les Juifs furent expulsés de Gascogne et d'Anjou. Leur résidence obligatoire dans les quartiers juifs, que l'on nommera plus tard «ghettos» leur fut imposée, en 1294, dans la plupart des régions de France.
                                                                                     
            La situation des Juifs ne s'améliora pas au XIVe siècle. En 1395, l'autorisation de vivre dans le royaume de France leur fut retirée et ils durent émigrer. En 1501, il n'y avait plus de Juifs en France, sauf en Alsace, en Lorraine, en Avignon, dans le Comtat Venaissin et dans le comté de Nice.
                                                

En Italie

Héritière de l'Empire qui détruisit le second royaume juif en 70, l'Italie devint le foyer d'une petite communauté juive dès le IIe siècle avant J.-C. Dans ce pays, les Juifs ne connurent jamais d'expulsion massive. Bien qu'ils fussent parfois chassés de telle ou telle ville, ils trouvèrent toujours d'autres lieux qui les accueillirent. En dépit de mesures anti-juives édictées par les papes et, plus rarement, par les ducs, leurs relations avec les chrétiens d'Italie demeurèrent généralement pacifiques. À la différence des persécutions par l'Inquisition qu'ils eurent à subir dans de nombreux pays, les Juifs d'Italie purent continuer à vivre dans une relative tranquillité à Rome et dans plusieurs duchés.                    

             

 

 

À partir de la fin du XIIIe siècle, l'Italie devint un refuge pour de nombreux Juifs persécutés. Les Ashkénazes d'Allemagne arrivèrent au terme de ce siècle, les Sépharades, venus d'Espagne, après 1391 et 1492, les Juifs d'Afrique du Nord de Turquie et de Palestine, à la fin du XVIe siècle. Des tensions, qui culminèrent au XVIIe siècle, apparurent alors parmi les «trois nations» (tre nazioni), ainsi que l'on désignait les Juifs d'Italie, d'Allemagne et d'Espagne. Plus tard, alors que l'italien supplantait le yiddish et le ladino des deux nations «étrangères», les Juifs d'Italie, dont les différences cultuelles furent oubliées, ressemblèrent de plus en plus au peuple qui les avait accueillis.                     
             Au Moyen Âge, et de façon plus remarquable encore, à la Renaissance, les Juifs d'Italie jouèrent un rôle culturel aussi important que celui des Sépharades en Espagne islamique. Ils rédigèrent, en hébreu et en italien, des poèmes, des pièces de théâtre, des relations de voyages et des ouvrages de grammaire, d'astronomie, de philosophie et d'histoire. Ils étaient professeurs d'université, traducteurs, enlumineurs, orfèvres, musiciens ou bien même maîtres de danse. Certains d'entre eux étaient des banquiers, des marchands et des imprimeurs. Plusieurs furent les médecins personnels des papes ou des princes. Outre ces activités civiles, celles des rabbins italiens dans le domaine des études talmudiques et kabbalistiques, et dans l'approfondissement de la Halakhah furent de tout premier ordre.
                  
            Entre 1520 et 1529, la ferveur messianique juive en Italie et dans les contrées environnantes fut attisée par l'entrée en scène d'un aventurier, David Reubeni, qui prétendait être le frère de Joseph, souverain d'un royaume juif imaginaire, celui de Habor, dans le désert, quelque part en Orient. Reubeni s'efforça de convaincre le pape Clément VII et le roi Jean III du Portugal de livrer des armes à des troupes juives qui auraient chassé les Turcs de Jérusalem. Mais, en 1532, Reubeni fut emprisonné en Espagne, où il mourut.
                                                          
           Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, le statut des Juifs se détériora dans de nombreuses régions d'Italie. En 1555, dans les États relevant de l'autorité papale, ils furent contraints de vivre dans des ghettos. En 1559, à Crémone, on fit brûler 12
 000 livres juifs. Pendant la papauté de Pie V, de 1566 à 1572, les Juifs furent expulsés des États du Saint-Siège, à l'exception de Rome et d'Ancône, si bien que 1 000 familles juives durent trouver refuge en Turquie.                         

En Angleterre

L'arrivée des Juifs en Angleterre fut relativement tardive. On pense que les premiers venaient de Rouen, en France, et qu'ils accompagnèrent Guillaume le Conquérant (qui régna de 1066 à 1087). Son fils Henri Ier (qui régna de 1100 à 1135), accorda certains droits aux Juifs de Londres. Les premières accusations connues de crimes rituels portées contre eux apparurent entre 1144 et  1168. Comme les Juifs des autres pays, ceux d'Angleterre connurent alternativement la tolérance et la persécution, allant jusqu'au massacre. En 1290, fut organisée la première expulsion massive de Juifs du Moyen Âge: les 16 000 Juifs d'Angleterre furent obligés de partir.                       

             

Après leur départ d'Espagne en 1492, un certain nombre de Marranes parvinrent à se fixer en Angleterre. Au XVIe siècle, des communautés juives discrètes eurent une brève existence à Londres et à Bristol. Elles constituaient l'avant-garde des nombreux Juifs qui obtinrent l'autorisation de retourner en Angleterre sous le Protectorat et sous Oliver Cromwell.

En Europe orientale

De nombreux Juifs ashkénazes qui fuirent les persécutions et les massacres perpétrés en Europe occidentale et centrale, aux XIIIe et XIVe siècles, furent accueillis en Pologne. Parmi les populations polonaises se trouvaient déjà de petits groupes de Juifs parlant les langues slaves, et dont les ancêtres étaient arrivés de Byzance, des siècles auparavant, peut-être aussi du royaume Khazar. Les nouveaux venus jouèrent un rôle majeur dans la reconstruction de la Pologne après les dévastations occasionnées par les envahisseurs tartares (1240-1241). Rapidement, leur culture et leur langue, le yiddish, furent adoptées par l'écrasante majorité des Juifs de Pologne et d'Europe orientale.                    

             

Les nouveaux immigrants furent d'abord placés sous la protection des souverains polonais qui leur octroyèrent certains droits. Mais, à la fin du XIVe siècle, le clergé polonais et les marchands allemands, qui se trouvaient en concurrence commerciale avec les Juifs, suscitèrent contre eux une animosité qui, dans son expression la plus extrême, se traduisit là encore par des accusations de meurtres rituels et de profanation d'hostie, des émeutes d'étudiants et des massacres. En 1454, les droits qui leur avaient été accordés leur furent retirés dans leur quasi-totalité. Cependant, un siècle plus tard, le régime étant redevenu plus libéral, leur situation s'améliora de nouveau.                                          
              Les Ashkenazes portaient un intérêt passionné à l'étude du Talmud et de la Halakhah, étude qui devint le trait dominant de la vie religieuse juive en Europe orientale. Les académies talmudiques ou yeshivot se multiplièrent, si bien que la plupart des Juifs de sexe masculin possédèrent une solide formation rabbinique. Outre le yiddish, ils connaissaient l'hébreu et l'araméen et recouraient au pilpoul, exercice herméneutique d'analyse approfondie des écrits talmudiques. Leurs hautes qualités morales transparaissaient dans les nombreuses institutions d'entraide et organisations caritatives qu'ils animaient, dans le faible taux de délinquance de l'ensemble de leur communauté, et dans le respect remarquable qu'ils manifestaient à l'égard des femmes, à la différence des Gentils. Un tel style de vie exigeait, pour être préservé, que les Juifs se tinssent à l'écart de la société et de la culture des Gentils. Contrairement aux Sépharades qui, au sommet de leur gloire, étaient au nombre des philosophes, savants, mathématiciens, astronomes, navigateurs et médecins les plus célèbres d'Espagne, d'Afrique du Nord et d'Égypte, les Juifs de Pologne se contentaient de s'intéresser aux quatre méthodes d'élucidation de l'Écriture, le sens littéral, le sens allusif, l'interprétation homilétique et ésotérique ou mystique de la Bible, dans lesquelles ils surpassèrent bientôt les Sépharades. Par exemple, le Shoulhan Aroukh, dernier aboutissement de la Halakhah, publié en 1565 par le Sépharade Joseph Caro de Safed, en Palestine, ne fut accepté par les Juifs ashkénazes que complété des notes additionnelles de Moïse Isserles de Cracovie (1520-1572).
                                                                                
              Au XVIe siècle, les Juifs polonais créèrent leurs propres conseils, provinciaux ou nationaux, qui se réunissaient régulièrement et fonctionnaient comme des instances quasi gouvernementales. Le Conseil des quatre pays (Grande Pologne; Petite Pologne; Pologne russe ou Podolie-Galicie; et Volhynie) était le plus important. Il se réunit, deux fois l'an, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Il publiait des décisions et des décrets, prononçait des jugements en matière civile et criminelle, imposait des pénalités, et conservait des archives.
                                                           
 

Le XVIIe siècle

Au XVIIe siècle, on trouvait des Juifs dans toute l'Europe et dans tous les pays islamiques, y compris certaines contrées lointaines comme l'Afghanistan, Boukhara et l'Asie centrale, le Yémen et l'Éthiopie. Ils avaient constitué des communautés dans au moins deux grands pays polythéistes, l'Inde et la Chine, et avaient commencé à s'établir dans les Amériques. En 1700, la population juive s'élevait à environ 2 millions, dont la moitié était ashkénaze et l'autre composée de Sépharades et de Juifs orientaux. Les Ashkénazes devinrent régulièrement plus nombreux, si bien qu'en 1939, sur 16,5 millions de Juifs dans le monde, 15 millions (90,9 %) étaient ashkénazes et seulement 1,5 million (9,1 %) sépharades ou orientaux.             
                 Malgré cette division, l'interdépendance des communautés juives à travers le monde fut cruellement démontrée lorsque Sabbataï Zévi, un pseudo-messie turc, apparut en Palestine en 1665. Son rayonnement devait se faire sentir jusque dans le courant du XVIIIe siècle. Sabbataï Zévi suscita tout d'abord un zèle immense parmi les Juifs, dans toutes les communautés: le fait est qu'il entraîna derrière lui des masses enthousiastes et fit de nombreux adeptes, dont de nombreux rabbins et d'éminents érudits, dans toutes les communautés juives depuis Alep jusqu'à Amsterdam et Londres, depuis Hambourg et Lemberg jusqu'en Égypte et en Afrique du Nord. Nombreux furent ceux qui vendirent tout ce qu'ils possédaient pour gagner la Terre sainte. Aussi, lorsque Sabbataï Zévi, pour avoir la vie sauve, se convertit à l'islam, il plongea nombre de ses partisans et fidèles dans un profond désespoir.
                                                                                      
             Au cours de ce siècle, la condition des Juifs s'améliora nettement, tant en Europe occidentale qu'en Europe orientale. En Angleterre, des Marranes se prétendant catholiques espagnols arrivèrent au milieu du siècle et fondèrent une congrégation secrète à Londres. En 1656, à la demande du notable juif hollandais Manasseh ben Israël, Oliver Cromwell, Seigneur protecteur de l'Angleterre, autorisa les Juifs à vivre de nouveau dans ce pays. En partie poussé par sa croyance puritaine en un messianisme mystique, Cromwell ne voyait qu'avantage à leur présence, qui permettrait à l'Angleterre d'accéder au commerce international. Peu de temps après, de riches marchands sépharades, venus des Pays-Bas, rendirent de précieux services au commerce britannique.
                                                                               

             

Lorsque l'Alsace fut placée sous l'autorité de la France par le traité de Westphalie, en 1648, les résidents juifs furent autorisés à rester. Ils furent rejoints par les rescapés des massacres perpétrés en Ukraine et en Pologne en 1648-1649. Les dévastations causées par la guerre de Trente Ans (1618-1648), avaient créé un vide économique tel que les gouvernements français essayèrent de le combler en attirant l'immigration, y compris celle des Juifs. En Italie, la condition des Juifs demeurait variable d'un lieu à l'autre. À Rome, de lourdes taxes et des restrictions mises à l'occupation des sols provoquèrent la faillite de la communauté juive en 1698. À Venise, les conditions économiques des 5 000 résidents juifs se détériorèrent, dans la deuxième moitié du siècle, mais la cité demeura un important centre culturel juif, où travaillaient des rabbins et des savants célèbres. Deux d'entre eux, Léon de Modène (1571-1648) et Simon Luzzatto (1583-1663), tentèrent de soumettre le champ de la connaissance judaïque à l'analyse scientifique moderne, ouvrant ainsi la voie aux promoteurs de la «science du judaïsme» au XIXe siècle.             

             

Des colonies juives avaient été anéanties, dans les Pays-Bas, pendant l'épidémie de la peste noire (1349-1350), d'autres, en Flandre, au moment des accusations de profanation d'hostie, en 1370. De nombreux Marranes s'étaient établis à Anvers, à cette époque sous souveraineté espagnole, et à Amsterdam au XVIe siècle. Au XVIIe siècle, les Juifs bénéficièrent d'une relative liberté dans les villes hollandaises. Cette situation, ainsi que la grande expansion du commerce hollandais, attirèrent bientôt également des Ashkénazes. Des Juifs prirent une part active dans l'exploration et la colonisation du Brésil, de la Nouvelle-Amsterdam, qui devint ultérieurement New York, du Surinam et de Curaçao. Ils excellaient dans l'impression de livres en hébreu et on compta parmi eux de nombreux médecins, artistes, poètes et dramaturges hispanophones et lusophones. L'un d'entre eux, Baruch (Benedictus) Spinoza, natif d'Amsterdam, est considéré comme l'un des plus grands philosophes des Temps modernes.                     

             

 

 

En Allemagne, la condition des Juifs s'améliora également. Les territoires germaniques avaient été affectés plus que les autres par la guerre de Trente Ans, et de nombreux États firent alors appel à des Juifs pour occuper les fonctions de conseillers financiers, de fournisseurs des armées ou de courtiers. Certains se virent accorder la situation privilégiée de «Juif de cour» qui correspondait à celle d'agent financier, d'agent général ou de fermier général. Les plus riches de la cour prodiguèrent leur aide afin que fussent reconstituées les communautés juives détruites pendant la Réforme. Des congrès eurent lieu pour traiter des impôts et autres sujets afférents à la communauté. Une communauté marrane s'établit à Hambourg. De nouvelles colonies juives furent constituées en Prusse. Des érudits, des rabbins et des enseignants, en provenance de Pologne, élevèrent le niveau général de l'enseignement et des études religieuses et littéraires. Mais, comme dans d'autres lieux de la Diaspora, le contrecoup de la supercherie de Sabbataï Zévi fut dévastateur pour la vie spirituelle et sociale des Juifs allemands.                  

             

En Europe orientale, les Juifs continuèrent à subir de cruelles persécutions. Leur qualité d'intendant ou de gérant des propriétés des nobles les faisait percevoir comme des oppresseurs par la paysannerie. De 1648 à 1649, Bogdan Chmielnicki, qui conduisit en Ukraine une révolte de Cosaques et de paysans contre le pouvoir polonais, massacra les Juifs sur l'ensemble du territoire. Selon les sources juives, 100 000 personnes furent tuées et 300 communautés anéanties.  

             

En Lituanie, qui faisait alors partie intégrante du grand royaume de Pologne, du XVIe au XVIIIe siècles, les Juifs furent relativement moins affectés par ces événements. Ceux de Pologne méridionale considéraient les Lituaniens, cependant très versés dans les études talmudiques, comme froids et insensibles et d'une piété douteuse. Les prétentions messianiques de Sabbataï Zévi, qui affectèrent profondément les Juifs de Pologne, eurent moins d'impact en Lituanie.

             

À partir de 1650, des vagues successives d'émigration eurent lieu de Pologne vers la Russie. Les Juifs s'installèrent en Ukraine, en Volhynie, à Podolsk et en Russie blanche. Mais, quelques années après les massacres de Chmielnicki, les armées moscovites anéantirent les Juifs dans les villes de Russie blanche et de Lituanie dont ils s'étaient emparés. L'exclusion des Juifs, la persécution de ceux qui parvenaient cependant à pénétrer dans les différents territoires, les conversions forcées étaient des événements fréquents.              

             

Les XVIIIe et XIXe siècles

Les événements les plus importants pour les Juifs, au XVIIIe siècle, furent l'émergence du hassidisme en Europe orientale et de la Haskala en Europe occidentale et centrale.                        

Le hassidisme

Le hassidisme est un mouvement mystico-piétiste qui fut fondé en Pologne, au milieu du XVIIIe siècle, par Israël ben Eliézer, connu sous le nom de Baal Shem Tov («Maître du Juste Nom»). L'état de détresse des Juifs d'Europe orientale, les massacres de Chmielnicki, le désastre messianique provoqué par Sabbataï Zevi, ainsi que la présence menaçante des Haidamacks, bandes de paysans et de Cosaques se réclamant de l'héritage de Chmielnicki, furent autant d'éléments qui favorisèrent la diffusion des enseignements du Baal Shem Tov. En substance, ceux-ci soulignaient la primauté de la piété, de la prière, de la pureté du cœur, et de la confiance en Dieu et en son représentant, le tsaddiq, ou «rabbin miraculeux», considéré comme médiateur entre Dieu et le commun des mortels et auquel on attribuait des pouvoirs surnaturels. Ce mouvement se répandit rapidement en Europe orientale et donna aux communautés juives une nouvelle vitalité. Cependant, il divisa profondément les Juifs d'Europe orientale, en dressant les hassidim (ou adeptes du hassidisme) contre leurs adversaires, les mitnagdim (les opposants). Eliyah Ben Salomon Zalman, le «Gaon de Vilna», chef spirituel des mitnagdim, prônait l'étude des sciences profanes afin de mieux comprendre la Torah. Bien qu'ils ne parvinrent jamais à effacer totalement leurs divergences de vues, vers 1800, les hassidim et les mitnagdim unirent leurs forces pour combattre la Haskala, mouvement social et culturel juif inspiré de la philosophie des Lumières.                                                   

      La Haskala

Bien qu'il ait eu des précurseurs au XVIe siècle, en Italie et en Hollande, c'est Moïse Mendelssohn qui fut l'instigateur de la Haskala, à Berlin, en 1750. Pour l'essentiel, celle-ci était l'expression d'une attitude plus ouverte des Juifs à l'égard des valeurs profanes et du mode de vie de leurs voisins chrétiens, afin de faciliter leur émancipation. La Haskala militait en faveur d'une réhabilitation de l'enseignement de l'hébreu et d'un développement des «sciences du judaïsme». Les conséquences inéluctables de la Haslaka furent l'abandon progressif de l'observance religieuse traditionnelle et conduisirent peu à peu à l'assimilation.                                                                                             

 

 

Émancipation et réaction

Le mouvement pour l'émancipation des Juifs fut lancé par d'éminents philosophes et hommes d'État français du XVIIIe siècle. Les Juifs de France furent émancipés en 1791, sous la Révolution. En 1807, sur l'ordre de Napoléon, le Grand Sanhédrin se réunit à Paris, les délégués juifs venant de tous les États alors sous domination napoléonienne, et décida que tous les Juifs devaient être soumis au Code civil.                   

             

En Russie, qui avait annexé les deux tiers de la Pologne en 1772, 1793 et 1795, les Juifs ne furent jamais émancipés. Ils pâtirent de cette situation jusqu'à la Révolution bolchevique de 1917. En 1791, il fut décrété qu'ils ne pouvaient résider que dans une «zone délimitée», constituée de territoires situés dans certaines provinces frontalières, puis, les lois de mai 1882 les exclurent des communes rurales, même à l'intérieur de cette zone. Ces lois et les pogroms répétés expliquent, dans une large mesure, l'émigration massive des Juifs de Russie jusqu'à la Première Guerre mondiale.                         

Dans les pays islamiques, les Juifs, qui au XVIIIe siècle représentaient encore un tiers de la population juive globale, ne furent guère concernés par les grandes mutations qui affectaient les Ashkénazes et les Sépharades vivant en pays chrétiens. Dans l'Empire ottoman, le statut de dhimmis, citoyens protégés mais de second ordre, était toujours en vigueur pour les communautés juives. Ils souffraient des désavantages habituels, bien que l'attitude générale des autres citoyens à leur égard fût généralement tolérante. En 1839, puis, de nouveau, en 1856, le gouvernement turc proclama l'égalité des droits civiques pour les chrétiens et les Juifs, mais il fallut attendre la révolution des Jeunes-Turcs, en 1908, pour que ce principe d'égalité fût appliqué.                                                                                                                 
           Au XIXe siècle, les Juifs, dans de nombreuses régions d'Europe, étaient déchirés entre la tradition et le progrès, incarné par la pensée scientifique et laïque. Au début du siècle, les Juifs éclairés parvinrent souvent à des positions éminentes dans la vie économique, financière, politique, littéraire et artistique du pays qui les avait accueillis. Cependant, cette évolution fut à l'origine de tensions parmi eux. La défaite de Napoléon, en 1815, fut suivie d'une réaction contre les mesures libérales qu'il avait instaurées, dont la citoyenneté pour les Juifs. À Lübeck, à Brême, et dans d'autres villes, la plupart des Juifs furent expulsés et ceux qui furent épargnés se virent privés de la citoyenneté. Même Goethe, l'un des plus grands esprits de l'époque, prônait le rétablissement de mesures vexatoires contre les Juifs de Saxe-Weimar. Dans toute l'Europe on entendit crier «Hep! Hep! », acronyme de Hierosolyma est perdita, «Jérusalem est perdue». Cet animosité envers les Juifs fut suivie au milieu du siècle d'une courte période de tolérance, mais, avant que le siècle s'achève, l'antisémitisme se manifesta à nouveau, et de la manière la plus virulente, dans plusieurs pays.
                                                              
                 De nouvelles formes de judaïsme apparurent au XIXe siècle, tel le judaïsme réformé en Allemagne, en Hongrie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, où la Haskala et l'émancipation favorisèrent l'abandon de la foi mosaïque. En Allemagne, en Grande-Bretagne et dans d'autres pays, 250
 000 Juifs, adultes ou enfants, furent baptisés. Parmi eux se trouvaient Benjamin Disraeli, qui devint Premier ministre en Grande-Bretagne en 1868, les écrivains Heinrich Heine et Ludwig Böme, l'économiste allemand Karl Marx, et le pianiste virtuose russe Anton Rubinstein, pour n'en nommer que quelques-uns. L'ampleur des pertes démographiques subies par les Juifs d'Allemagne, conséquence des nombreuses conversions, ne fut révélée qu'en 1935, lorsque les lois de Nuremberg stigmatisèrent plus de 2 millions d'Allemands non Aryens, partiellement d'ascendance juive, alors que le nombre réel des Juifs en Allemagne s'élevait à peine à 500 000. En revanche, dans les pays islamiques, les conversions de Juifs à l'islam demeurèrent très rares.                                                                 

En dépit des conséquences négatives de la philosophie des Lumières et de l'assimilation, la plupart des Juifs d'Europe occidentale et centrale participaient, en citoyens à part entière, aux affaires de leur pays d'accueil, tout en continuant à prendre part aux activités religieuses, communautaires et culturelles juives. En Europe orientale, cependant, la discrimination légale contre eux continuait, en même temps que les manifestations populaires d'antisémitisme. Ils formaient un groupe ethnique spécifique: parlant yiddish, attachés à leur religion, relégués dans des ghettos, contraints d'exercer des métiers n'exigeant que peu de qualification, de travailler dans le commerce ou l'artisanat, et dont les habitudes vestimentaires, les coutumes et les conceptions les distinguaient des Gentils.                                                     
 

           Naissance du sionisme

C'est après avoir été le témoin de manifestations antisémites à Paris, au moment de l'affaire Dreyfus, que Théodore Herzl, journaliste autrichien d'origine hongroise, écrivit un livre, l'État juif, en 1896, dans lequel il affirma que la question juive et celle de l'antisémitisme ne pourraient être réglées que par la création d'un État juif. Par la suite, Herzl créa un mouvement politique sioniste et l'Organisation sioniste mondiale. Le premier Congrès sioniste se tint à Bâle en 1897. La création de l'État d'Israël en 1948 paracheva l'œuvre des sionistes.                                         
 

Les émigrations massives

En Europe orientale, des pogroms meurtriers déferlèrent sur la Russie et la Roumanie de 1881 à 1884, de 1903 à 1906 et de 1917 à 1921. La politique du gouvernement du tsar visait à confisquer aux Juifs leur pouvoir économique et à les forcer à se convertir à la religion russe orthodoxe. Ces persécutions provoquèrent la plus importante émigration juive de toute l'histoire. Entre 1881 et 1914, plus de 2 millions de Juifs quittèrent la Russie, la Roumanie et la Galicie pour les États-Unis. En outre, 113 000 partirent pour l'Argentine, 106 000 pour le Canada, 55 000 en Palestine et 44 000 pour l'Afrique du Sud. Si l'on ajoute à ces chiffres les émigrants des autres pays d'Europe, c'est un total de 2 750 000 Juifs qui partirent d'Europe en 34 années. Dès lors, le centre de gravité du monde juif se déplaça de l'Ancien vers le Nouveau Monde, bien qu'un nombre important de Juifs fût passé aussi d'Europe orientale en Europe occidentale, notamment en Allemagne et en Autriche-Hongrie. Le nombre des Juifs d'Europe orientale se maintint toutefois, en raison du taux élevé de natalité dans leurs communautés.         
             La détresse des Juifs d'Europe orientale incita leurs coreligionnaires plus fortunés, en Europe occidentale et centrale ainsi qu'en Amérique, à leur venir en aide. La solidarité entre Juifs se manifesta par la fondation de nombreuses organisations juives aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne et en Autriche-Hongrie. Ces organisations prodiguaient une aide financière, politique et culturelle aux Juifs dans les pays où ils étaient persécutés et opprimés, ou dans les régions où leur niveau culturel était faible, comme dans les pays musulmans. Par ailleurs, elles aidaient ceux qui le désiraient à partir pour la Palestine ou aux États-Unis.
                                                                    
 

Le XXe siècle

Au début du XXesiècle, la condition des Juifs d'Europe orientale différait ainsi profondément de celle de leurs coreligionnaires d'Europe occidentale. Les Juifs orientaux continuaient en effet d'affronter discriminations, persécutions et pogroms. C'est en  1911, à Kiev, qu'eut lieu le dernier procès concernant une affaire de prétendu crime rituel, celui de Mendel Beilis, dans un contexte de violente propagande anti-juive. Beilis fut acquitté deux ans plus tard. Les Juifs occidentaux jouissaient d'un statut de citoyens à part entière et avaient accès à tous les emplois publics ou privés. En Europe centrale (Allemagne et Autriche-Hongrie), ils étaient légalement émancipés, mais certains emplois dans l'armée et à l'université leur demeuraient interdits. En Europe occidentale et centrale, ils prenaient part à la vie culturelle de leur pays; moins, en Europe orientale, où les auteurs qui n'écrivaient pas en yiddish, mais en polonais, en russe ou en roumain, étaient rares.                  

             

Pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918), les Juifs combattirent dans les deux camps. Dans de nombreux pays, leur taux de mobilisation et de pertes furent plus élevés que ceux des non-Juifs. Après la guerre, une nouvelle vague d'antisémitisme déferla cependant sur plusieurs pays d'Europe centrale et orientale. Par ailleurs, pendant les décennies de l'entre-deux-guerres (1919-1939), les Juifs d'Europe occidentale apportèrent de remarquables contributions à la culture, à l'économie, à la science et à la politique.             
               En outre, des organismes d'importance majeure furent créés afin de promouvoir l'éducation et la culture juives, de représenter les Juifs dans les instances nationales et internationales, de les aider dans les pays où ils étaient menacés, et de financer et d'assurer un soutien politique au mouvement sioniste en Palestine. L'un de ces organismes, le Comité des délégations juives, représenta les intérêts juifs à la Conférence de la paix de Versailles, en 1919, et obtint la reconnaissance des droits des Juifs en tant que minorités nationales dans la plupart des pays d'Europe orientale, à l'exception de la Russie. En Pologne, les Juifs furent autorisés à élire leurs propres représentants au Parlement, le Semj, et purent créer un large éventail de partis politiques.
           
              En 1936, en remplacement du Comité des délégations juives, fut créé le Congrès juif mondial (CMJ) pour promouvoir les droits des Juifs, défendre leurs intérêts et soutenir les activités culturelles juives. Le CJM fut ultérieurement reconnu par l'Organisation des Nations unies comme organisme-conseil.
                    
              En Allemagne, dès avant son accession au pouvoir, Hitler avait annoncé dans son ouvrage Mein Kampf que l'État national-socialiste serait avant tout un État «raciste», dans lequel les juifs, à l'instar des «non-Aryens», ne pourraient occuper qu'une place d'esclaves. Il associait notamment les Juifs aux idéaux communistes, qu'il combattait. Aussi, lorsque le parti nazi accéda au pouvoir, il mit en
œuvre sa logique de marginalisation des Juifs. Le 1er avril fut déclaré «journée du Juif», et bientôt les Juifs furent soumis à toutes sortes de vexations ou d'exactions, notamment lors de la Nuit de cristal (9-10 novembre 1938).

 Au début de la Seconde Guerre mondiale, on pouvait donc savoir exactement quelle place était réservée aux «non-Aryens» sous le IIIe  Reich. En France, dès l'avènement de l'État français du maréchal Pétain, des mesures antijuives furent prises dans le cadre de la «révolution nationale»: les Juifs furent frappés par des mesures d'exclusion de l'administration, de même que les francs-maçons, sans oublier le regroupement des Juifs étrangers (Europe de l'Est) dans des camps, de la propre initiative du gouvernement de Vichy. Lors de la rafle du Vel d'hiv, le 16 juillet 1942, la police française, sous les ordres de René Bousquet, reçut pour mission de rafler vingt-huit mille Juifs à Paris et dans la région parisienne; transférés à Drancy, ceux-ci furent pris en charge par la Gestapo qui organisa leur déportation vers les camps de la mort.

Cependant, on ne saurait oublier que nombreux furent ceux qui s'opposèrent à la mise en place de la politique nazie, même s'ils se trouvaient minoritaires dans quelques pays; pour ne citer qu'un exemple, les réseaux d'aide aux enfants juifs, comme celui de Sabine et Miron Zlatin, qui fut anéanti à Izieu par Klaus Barbie. En Europe orientale, traditionnellement antisémite, les nazis trouvèrent souvent des complices complaisants, si bien que, sur les millions de Juifs qui étaient établis dans ces régions avant la guerre, il n'y eut que peu de rescapés.                      

                     

                     

Les nazis s'appuyèrent, dans leur politique d'extermination, sur leur réseau de camps de concentration mis en place à partir de 1933, placés sous l'autorité des SS. Si la plupart de ces camps étaient voués au travail forcé  au cours duquel de très nombreux déportés périrent , d'autres furent exclusivement réservés à l'extermination des «non-Aryens». Après la conférence de Wannsee du 20  janvier 1942, certains camps furent en effet essentiellement consacrés à cette extermination de masse : Belzec, Sobibor, Treblinka, puis Auschwitz. On estime que près de six millions de Juifs ont été exterminés durant la Seconde Guerre mondiale, ce qui correspond environ aux deux tiers de la population juive d'Europe de l'Est en 1939.                       
                Après la guerre, il ne restait comme communautés juives d'importance que celles des États-Unis et d'Union Soviétique, et (après 1948) que l'État d'Israël, qui accueillit plus d'un million d'immigrants juifs entre 1946 et 1960.
    

 

-------------------------------------------------------------

 

CHAPITRE 4

Israël et la Diaspora

Le 29  novembre 1947, l'Assemblée générale des Nations unies votait, à la majorité des deux tiers, une résolution autorisant le partage de la Palestine afin d'y établir un État juif. Le 14 mai 1948, Israël proclamait son indépendance. Les Juifs, après avoir attendu pendant 1 878 ans, avaient de nouveau un État indépendant en Palestine, le troisième de leur histoire. Unis par les liens de la religion, de la tradition et de la culture, les Juifs d'Israël et ceux de la Diaspora demeuraient toutefois conscients d'appartenir à un seul et même peuple.                                        
              En  1952, un accord sur les réparations dues à l'État d'Israël et aux victimes individuelles du nazisme fut conclu entre des représentants, d'une part des communautés juives et d'Israël, et d'autre part, du gouvernement de l'Allemagne de l'Ouest. En vertu de cet accord, ratifié par le gouvernement ouest-allemand en 1955, 60    milliards de marks furent versés à Israël jusqu'en 1982, ce qui renforça l'économie israélienne et permit de venir en aide à des centaines de milliers de Juifs dans le monde.
                                                                                                      
              Les Juifs de la Diaspora se sont montrés particulièrement solidaires d'Israël dans plusieurs circonstances où ce dernier se trouvait directement menacé. Pendant les conflits israléo-arabes de 1948, 1956, 1967 et 1973, et en 1982, au moment de la confrontation avec l'OLP (Organisation pour la Libération de la Palestine) au Liban, la Diaspora, constituée majoritairement de Juifs américains, fut pratiquement unanime dans son soutien à Israël; en particulier, les Juifs américains ont toujours
œuvré pour que le gouvernement des États-Unis soutienne la position d'Israël devant l'Organisation des Nations unies.             
             Israël, pour sa part, s'est efforcé sans cesse d'accroître son influence culturelle dans toutes les communautés de la Diaspora. Certains observateurs prétendent que l'existence même de la Diaspora serait compromise sans le soutien d'Israël. Des échanges d'ordre social, religieux et culturel entre Israël et les communautés de la Diaspora contribuent à renforcer les liens de solidarité mutuels. Des campagnes de collectes de fonds, comme celles de l'Appel des Juifs unifiés, pour soutenir les Juifs de la Diaspora et d'Israël, ont largement contribué à mettre en valeur l'unité de la culture juive de par le monde.

 La création de l'État d'Israël a permis de résoudre un grand nombre de problèmes qui se posaient aux Juifs, mais elle en a engendré quelques autres. Comme l'émergence d'un État juif constitue une mutation historique soudaine et spectaculaire, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Beaucoup de Juifs de la Diaspora exprimèrent leur impatience devant l'affirmation par les sionistes que nul ne peut être authentiquement juif s'il ne va pas vivre en Israël. Au début des années 1990, un nombre croissant de Juifs de la Diaspora commencèrent à dénoncer les pressions exercées, en partie par Israël mais surtout par certains des dirigeants de la Diaspora, pour empêcher la libre discussion des problèmes politiques touchant à l'État d'Israël; selon eux, l'obligation de présenter un front uni devant le monde extérieur les frustre de leur droit d'exprimer leurs propres idées sur les questions juives, risquant également de contrarier les sympathisants à la cause d'Israël. En Israël même, certains s'interrogent sur la signification d'un État juif. D'un côté, certains religieux ultra-orthodoxes refusent de reconnaître la souveraineté de l'État, alors que d'autres voient dans son émergence un signe annonciateur des temps messianiques.

Ces deux approches théologiques ne sont pas sans conséquences politiques. Une autre source de tensions intérieures, extrêmement vive à la fin des années 1990, est la bipolarisation de plus en plus nette de la société israélienne, partagée entre religieux et laïques. Les religieux constituent une minorité mais, en conséquence du mode de scrutin à la proportionnelle en vigueur pour les élections à la Knesset, certains petits partis religieux détiennent au sein du Parlement israélien un pouvoir politique jugé disproportionné par les Juifs laïques.                                        
               En ce qui concerne les relations judéo-chrétiennes, un tournant décisif fut pris avec l'adoption de l'encyclique Nostra aetate, portant sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes, lors du concile Vatican II, en 1965. En abandonnant la vieille doctrine de la responsabilité collective du peuple juif dans la mort de Jésus, l'Église catholique romaine a inauguré un processus qui s'est développé par la suite: elle a retiré les enseignements anti-juifs des prières, cessé de vouloir convertir les Juifs et encouragé les relations entre Juifs et chrétiens à travers le monde. En 1975, dans un autre document, le Vatican a dénoncé l'antisémitisme, et le pape Paul VI lança un appel au dialogue entre Juifs et chrétiens. Cette politique conduisit à une très importante avancée, au moins sur le plan symbolique: l'établissement de relations diplomatiques officielles entre Israël et le Vatican, ce qui représente un tournant non seulement politique mais aussi théologique. Il est reconnu par les chrétiens que les Juifs continuent de jouer un rôle actif dans l'histoire, ce qui signifie qu'ils n'ont pas été abandonnés par Dieu, que leur alliance avec Dieu n'a pas été interrompue et qu'ils ne sont pas condamnés à l'éternelle errance et au martyre.
                                                                                                                      
              Par ailleurs, l'Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), dans sa demande de création d'un État palestinien indépendant en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, était désormais soutenue à travers le monde par un courant de sympathie grandissant et par de nombreux États, et Israël se trouvait de plus en plus isolé sur la scène internationale. 

             

La spectaculaire visite du président égyptien Anouar el-Sadate à Jérusalem, en novembre 1977, puis les accords de Camp David, en septembre 1978 et le traité avec l'Égypte signifièrent qu'Israël vivrait désormais en paix avec le plus important, et pendant longtemps le phare intellectuel, État du monde arabe. La Diaspora réagit très favorablement à ce processus de paix, et lorsque le Premier ministre israélien Menachem Begin annonça l'intention d'Israël de continuer à exercer sa souveraineté en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, très nombreux furent les Juifs qui doutèrent de l'opportunité d'une telle décision. Cependant, la Diaspora continua tant bien que mal à soutenir la politique israélienne.

 À la suite de la guerre de Kippour en 1973, et de l'embargo pétrolier imposé par les pays arabes, la puissance économique de ces derniers atteignit un niveau sans précédent. Bien des pays occidentaux prirent alors conscience que la défense de leurs intérêts économiques et le caractère indéfectible de leur soutien à Israël devenaient de plus en plus difficilement compatibles. Les organisations juives redoublèrent d'efforts pour dissuader ces pays de mettre un terme à leur soutien à Israël.                                                                                         
              Au sein de l'Organisation des Nations unies, comme dans d'autres organes internationaux, l'alliance des représentants des pays arabes, communistes et du tiers-monde, réussissait à faire voter quasi systématiquement des résolutions anti-israéliennes ou antisionistes. La Conférence internationale pour l'Année de la femme, au Mexique, en 1975, condamna le sionisme. Le 10 novembre 1975, l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies assimila le sionisme au racisme. Les représailles de l'armée israélienne en réponse aux attaques de l'OLP, y compris celles qui eurent lieu pendant la guerre du Liban en 1982, furent invariablement condamnées par l'ONU.
                                
            Ces résolutions créèrent un climat délétère dans lequel l'opposition à la politique de l'État d'Israël et au sionisme pouvaient facilement tourner à l'antisémitisme. Dans les années 1970 et au début des années 1980, des attentats à la bombe et d'autres agressions antisémites se produisirent dans de nombreux pays, parmi lesquels la France, tandis que, en Union soviétique, dans les pays satellites et dans les pays musulmans, on assista à une recrudescence de l'antisémitisme inspirée par les plus hautes autorités de l'État.
                                                                
               Le terrorisme devint un problème encore plus épineux, au début des années 1990, pendant les premiers jours des négociations entre Israël et l'OLP. Des deux côtés, certains extrémistes, bien que leurs motivations fussent opposées, tentèrent d'empêcher par la violence la signature d'un accord de paix. En février 1994, un colon juif d'origine américaine ouvrit le feu sur la foule en prière dans une mosquée d'Hébron: 40 personnes trouvèrent la mort dans cet attentat. Ce crime sans précédent choqua de nombreux Juifs et suscita un examen de conscience, tant en Israël que dans la Diaspora. D'un autre côté, des terroristes continuèrent d'attaquer les Juifs à l'intérieur et à l'extérieur du territoire israélien. Ainsi, quelques mois seulement après le massacre d'Hébron, une bombe explosa à l'intérieur du Centre communautaire juif de Buenos Aires, tuant trente-huit personnes. Peu après, un attentat de même nature fut perpétré dans la gare routière de Tel-Aviv, tuant vingt-deux Israéliens.
                                                                                                                 
             Le démantèlement de l'URSS, en 1991, marqua la fin de l'antisémitisme administratif. Mais la renaissance du nationalisme russe suscita malheureusement un renouveau de l'antisémitisme populaire, et beaucoup d'observateurs ont noté les inquiétantes ressemblances entre le discours d'un Vladimir Jirinovsky, dirigeant nationaliste populiste, avec celui d'Adolf Hitler. L'émigration étant devenue désormais plus facile, de nombreux Juifs russes choisirent d'émigrer vers Israël ou vers les États-Unis.
                                                                                                         
               En Iran, la révolution khomeiniste porta au pouvoir un gouvernement profondément anti-israélien, qui adopta une politique hostile à l'égard des Juifs iraniens. En conséquence, 30
 000 Juifs iraniens fuirent le pays, si bien qu'en 1982, il ne restait que 32 000 Juifs en Iran.                                                                            
   Bien qu'un traité de paix avec l'Égypte eût été signé le 26 mars 1979, les préludes de la paix avec les autres voisins d'Israël ne commencèrent que le 14 septembre 1993. Au cours d'une cérémonie, sur la pelouse de la Maison Blanche à Washington, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat échangèrent une poignée de main, ouvrant ainsi officiellement les relations diplomatiques entre Israël et l'Organisation pour la Libération de la Palestine. Ce simple événement rendait acceptable par les chefs de gouvernement des pays arabes, à commencer par la Jordanie, qui le fit en 1994, la signature de traités de paix avec Israël.

 Il n'est pas surprenant que ces événements aient eu un puissant retentissement sur la vie des Juifs dans le monde. Entre autres, ces progrès signifiaient que les Juifs de la Diaspora pouvaient désormais consacrer une attention soutenue à des questions qu'ils se posaient depuis longtemps sans trouver de réponse, concernant leur vie dans les pays qui leur donnaient asile. Pendant des décennies, on avait essayé d'assurer la survie de l'identité juive en subventionnant toujours davantage les programmes éducatifs et culturels. Néanmoins, le pourcentage des mariages mixtes et de l'assimilation n'avait pas baissé. Comme pour les autres communautés minoritaires, de multiples causes étaient à l'origine de ce problème. L'une de ces causes sous-jacentes, d'importance capitale, était que certains Juifs, notamment des étudiants et des intellectuels, considéraient avec inquiétude la faillite spirituelle, sinon morale, d'une communauté organisée, avec ses institutions religieuses officielles, tellement obsédée par la survie du peuple juif (le souvenir de la Shoah, le soutien à l'État d'Israël, la résistance à l'assimilation et la lutte contre l'antisémitisme) qu'elle semblait ne pas trouver le temps ni l'énergie nécessaires pour se poser la question fondamentale de savoir quels sont, en dernière analyse, le sens et l'objectif de cette survie de la communauté, en Israël où ailleurs. Pourquoi survivre en tant que Juif ? se demandèrent beaucoup de Juifs. Pour n'être qu'un groupe ethnique comme tant d'autres ? Quel intérêt ? En outre, beaucoup de Juifs commencèrent à penser que leurs désirs de se réaliser en tant qu'individus ne comptaient pas moins que ceux de la communauté ou du peuple juif tout entier. De nombreux Juifs ont soit renoncé au judaïsme au profit d'idéologies laïques, soit trouvé les voies d'un approfondissement de leur spiritualité au sein d'autres traditions religieuses. Alors, il devint clair, du moins aux yeux de certains dirigeants juifs, que, à elle seule, la revendication d'appartenance à un peuple ne pouvait plus suffire à assurer la pérennité, fût-elle ethnique, d'un groupe, dans une société libre.                 
            Dans les années 1970 et 1980, des signes de renaissance spirituelle se manifestèrent. Même des Juifs laïques, surtout des jeunes, commencent à regarder le judaïsme traditionnel ou orthodoxe avec davantage de sympathie. Certains se mirent à porter la kippa (la calotte) tricotée en Israël; d'autres entrèrent dans des havourot (petites confréries religieuses). Les femmes exigèrent, et souvent obtinrent, de nouvelles fonctions dans les communautés. L'intérêt manifesté à l'égard de la religion, de la tradition et des coutumes juives conduisit à l'ouverture de départements d'études juives dans de nombreuses universités. Tous ces phénomènes, surtout spectaculaires aux États-Unis, peuvent aussi être observés dans de nombreuses communautés européennes.
                                                                                             
              Ainsi, dans les années 1990, un certain nombre de Juifs de la Diaspora qui auraient pu devenir catholiques, bouddhistes ou entrer dans d'autres communautés religieuses, ainsi que d'autres qui étaient prêts à se fondre dans les sociétés laïques environnantes, furent retenus par leurs propres traditions spirituelles.

 Il reste à savoir si les institutions non orthodoxes sauront profiter de cette occasion pour favoriser l'éclosion d'une nouvelle spiritualité juive, profonde et authentique, au lieu de continuer à s'appuyer principalement sur la thèse ethnique de «l'appartenance juive» (mélange d'un vague sentiment de fierté devant les exploits historiques des Juifs, et de crainte de l'antisémitisme).

 

              ========================================================